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Le réveil n’allait pas tarder à sonner. Je n’avais pas réussi à fermer l’œil de la nuit, bien trop occupée à repasser en boucle mon rendez-vous de la veille. Comment la vie pouvait-elle basculer en l’espace d’un quart de seconde ?
L’annonce avait été brutale et sans appel. J’avais un cancer du sein. C’est tout ce que j’avais entendu. Le reste du discours du médecin n’était qu’un vaste brouhaha dans ma tête. J’étais repartie avec mon dossier sous le bras comme un fardeau trop lourd à porter. Mes jambes ont réussi à me porter jusqu’à ma voiture et j’y suis restée ce qui me semble être une éternité. Pourtant le temps ne jouait pas en ma faveur en ce moment. J’avais envie de hurler et de pleurer mais je suis juste restée assise, complètement déconnectée de ma réalité. Je ne sais comment, j’ai fini par avoir la force de rentrer chez moi. J’ai regardé mon visage dans le rétroviseur et j’ai eu la sensation de voir le reflet d’un fantôme. Comme si une partie de moi était déjà partie rejoindre l’au-delà. J’ai pourtant composé un sourire de façade, je suis sortie de la voiture, j’ai déposé le dossier médical empoisonné dans le coffre et je me suis dirigée vers ma porte d’entrée. Avant d’insérer la clé dans la serrure, j’ai pris une grande inspiration. Personne ne devait se douter de quelque chose. Pas aujourd’hui.
A peine j’avais franchi le seuil qu’une poupée blonde de cinq ans me sauta au cou.
— Bon anniversaire ma maman chérie.
Mes jambes flageolèrent et mes yeux s’embuèrent.
— Merci, ma chérie, lui répondis-je en masquant le mieux possible mes émotions.
Je rejoignis mon mari dans la cuisine, occupée à confectionner un goûter pour notre fille.
— Alors ce rendez-vous ? demanda t-il sans me regarder.
—La routine, répondis-je dans un souffle.
Il le va les yeux sur moi
— Tu es sûre que ça va ?
Ma fille déboula à ce moment précis pour m’offrir mon cadeau ce qui m’évita de répondre à la question. Du haut de ses cinq ans elle m’avait fait un joli dessin avec plein de cœur et écrit de façon maladroite un « maman je t’aime de tout mon cœur ».
— C’est papa qui m’a aidé à écrire le mot, précisa t-elle. Il te plaît mon dessin ?
— C’est le plus beau dessin qu’on m’ait jamais offert ma puce.
Je la serrais dans mes bras comme si c’était déjà la dernière fois.

Tom, comme chaque année à cette même date, avait prévu de m’emmener au restaurant. Et notre fille dormait chez ses parents pour l’occasion. Mais aujourd’hui les choses étaient différentes. Je n’avais pas envie de m’éloigner de ma fille et aucune envie de faire semblant dans un lieu bondé de monde. Mais j’avais fait un choix : celui de porter seule ce fardeau et de ne rien dire pour l’instant.

Les grands-parents récupèrent notre fille à dix-sept heures.
Dans la salle de bain, je restais debout un long moment à me regarder dans le miroir. Je n’arrivais pas à ôter mon soutien-gorge. Que se passera t-il si je devais subir une mastectomie ? Est-ce que Tom m’aimera encore avec un corps difforme ? Et moi, est ce que je m’aimerais encore ? Même si la chirurgie reconstructrice offrait de bon résultat, ce corps ne m’appartiendrait plus jamais. Je n’oserais plus me mettre en maillot de bain, mettre des décolletés, mettre de la lingerie sexy et peut-être même faire l’amour avec mon mari. Je ne verrais la que la cicatrice d’un douloureux passé avec la sensation qu’on m’avait arraché ma féminité.
Tom rentra dans la salle de bain alors que j’étais perdue dans mes réflexions douloureuses.
— Marie, qu’est ce que tu fais ?
— Rien, mentis-je. Je me demandais si je devais garder cet ensemble de lingerie, je le trouve un peu vieux.
Il me prit tendrement par la taille.
— Moi je te trouve horriblement sexy dedans.
Et il m’embrassa langoureusement. Et moi, au lieu de lâcher prise dans ce moment d’intimité qui serait peut-être un des derniers, je le repoussais, incapable de me donner à lui avec ce corps rongé de l’intérieur. La vérité était que j’avais déjà honte de ce corps et honte de l’imposer à mon mari.
Bien sûr, il ne comprit pas ma réaction. C’était bien la première fois que je repoussais ses avances en sept ans de mariage.
— Je ne veux pas être en retard pour le restaurant, prétextais-je.
— C’est l’excuse la plus nulle que tu ais trouvé ?
— Écoute, Tom, j’ai eu une journée difficile d’accord.
— C’est à cause de ce rendez-vous ?
— Non, répondis-je un peu trop vite et trop froidement. C’est le boulot. Mais je n’ai pas envie d’en parler maintenant s’il te plaît. Je veux juste profiter de la soirée avec toi, d’accord ?
— D’accord Marie, on en parlera demain si tu en as envie.
Je remerciais le ciel d’avoir un mari compréhensif et peu insistant.

Le serveur nous installa à notre table. Comme toujours Tom avait vu les choses en grand et avait réservé dans un gastronomique. Il faut dire que son métier d’architecte rapportait plus que mon job de secrétaire administrative. Au moins ma fille et lui ne seront pas dans le besoin si je devais mourir de ce foutu crabe.
Au moment du dessert Tom m’offrit mon cadeau. D’habitude j’avais toujours un bijou mais cette année il me tendit une simple enveloppe. Face à mon air étonné il sourit.
— J’ai décidé d’innover un peu cette année. Allez ouvre.
Ce que je fis. Dedans il y avait deux billets d’avion en classe business et une brochure d’hôtel. Un voyage à Tahiti. Des années que j’en rêve et que je le bassine avec ça.
— Le voyage de tes rêves. Bon il va falloir que tu patientes six petits mois avant le départ mais je suis certaine que tu vas tenir le coup, dit-il en riant.
Je restais à le regarder interdite, partagée entre joie et tristesse. Dans six mois, serais-je encore la pour réaliser mon rêve ? Et si je suis encore la, dans quel état physique je serais ? Ma vie était devenue une course contre la montre. Les larmes commençaient à affluer.
— Je savais que ça te ferait plaisir.
Il n’avait rien vu et prenait ça pour de la joie. Je me ressaisis, tant bien que mal et me levais pour l’embrasser.

Cette nuit la, nous fîmes l’amour, je lui devais bien ça après l’avoir repoussé plus tôt dans la soirée. Mais j’étais absente de mon corps. J’allais devoir aborder le sujet fatidique, je le savais. Mais je ne savais pas par ou commencer. J’avais tellement peur de sa réaction, peur de le perdre, peur qu’il m’abandonne et me regarde avec dégoût.
Il s’endormit profondément à mes côtés en me laissant avec mes pensées destructrices. Et toute la nuit, je réfléchis à mille scénarios pour lui annoncer que ma vie était en jeu.
Le réveil sonna comme un glas. Tom poussa un grognement et chercha à tâtons l’objet du délit pour le faire taire.
Il se tourna vers moi.
— Bonjour ma Vahiné.
Je fondis en larme.
— Qu’est ce qui se passe Marie ?
— Tom, il faut qu’on parle, dis-je entre deux sanglots.
Il se redressa dans le lit et m’écouta lui annoncer l’horrible nouvelle. Sa première réaction fut le déni. Ce n’était pas possible, les docteurs s’étaient trompés. Je devais recommencer les examens et cette fois-ci tout serait positif. Puis il pleura et moi avec lui. Notre monde venait de voler en éclat à la suite d’un simple mot, remettant en question nos projets de vie et la vie elle-même.
— Marie, je refuse de te perdre. Tu es la femme de ma vie et je ne te laisserais pas partir. Tu vas te battre contre cette saloperie et je me battrais à tes côtés. Et je te jure qu’ensemble nous sortirons vainqueur !
Il me prit la main et mon cœur fit un bond dans ma poitrine. A cet instant, je sus que j’avais eu raison de lui en parler et que je devais aussi en parler à mes parents et mes amis. Que seule je ne pouvais quasiment rien, mais qu’avec le support de mes proches je pouvais vaincre la maladie. C’est eux qui allaient me porter, eux qui allaient m’insuffler de l’espoir, eux qui me donneraient la force de m’en sortir. La vie rejaillit en moi et une force insoupçonnée envahie tout mon être.
Oui j’allais me battre et oui j’allais gagner le combat et j’avais raison d’y croire. Le jour d’après fut ce qui me sauva.
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Mikky MUANDALI · il y a
Une petite histoire touchante et bien écrite. C'est très immersif, presque intimiste.. On rentre vite dans la peau de la narratrice, et on est pris d'empathie par sa maladie. Le mari a bien réagit. Car ce genre de nouvelle peut être source de division dans une famille.
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Tess Benedict · il y a
Une histoire qui sonne très vrai et qui fait écho à celle que j’ ai Ecrite. L’ambivalence des sentiments à l’annonce de la maladie, le rejet et le besoin des autres en même temps.
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Stella Mylos · il y a
un beau texte qui prend le temps de dérouler tous les sentiments.. moins de 24h mais où le temps compte double avec tout ce qui assaille après l'annonce.. dont la difficulté de dire aux proches, ne serait-ce que par crainte de les "faire souffrir" mais l'importance pourtant crucial de ne pas garder pour soi..
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FLORENCE BERNARD · il y a
Très belle histoire
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Sandrine Barbezat · il y a
Très beau texte bravo!
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Vincent Meszaros · il y a
Une œuvre très touchante, très bien écrit . Qui met en avant le fait qu’il faut parler de cette maladie pour soutenir les gens qui en sont victimes . Et que tous unis nous sommes plus fort que la maladie . Félicitations !
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Julia Ferrant · il y a
De tout coeur, merci
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Tnomreg Germont · il y a
En parler c'est commencer à guérir ! mes 5 voix
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Julia Ferrant · il y a
Merci d’avoir voté 😃
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Keith Simmonds · il y a
Une belle œuvre bien conçue, bien écrite, et qui prône l'optimisme et l'espoir avant tout ! Mon soutien ! Une invitation à venir soutenir Katherine la Combattante dans sa lutte courageuse et acharnée contre l’épouvantable maladie du cancer du sein. Mes remerciements d’avance !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/katherine-la-combattante