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Demain

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Fabienne BF

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Nayeli, ma perle du matin, le soleil est sur le point de se lever, il trace une ligne rose sale sur l’horizon, comme une marque d’eau qui aurait délavé une feuille de papier.
Chez nous, lorsque le soleil se lève en rose, on dit qu’il va neiger, ici on dit qu’il va pleuvoir. C’est une dame de l’accueil qui me l’a expliqué l’autre jour avec un ton appliqué, comme si elle parlait à un tout petit enfant ou alors à quelqu’un qui n’aurait pas toute sa tête. Elle insistait sur les lettres des mots, pluie, nuit, froid, peur, faim... Je sais que cela part d’un bon sentiment, qu’elle veut juste m’aider, mais ces mots, tu sais, je les connais bien maintenant. J’ai eu le temps de les apprendre.

Lorsque je retournerai à l’accueil, j’expliquerai tout à la dame, notre vie avant, mon métier, notre amour, l’enfant qu’un jour tu me donneras, l’école, les paysages de notre pays et Bager, surtout, le professeur qui m’a tout appris, comment il me parlait de la France. La patrie de la liberté, de la poésie, de Victor Hugo.
Ma Nayeli, si tu savais... depuis que je suis parti, j’ai compris beaucoup de choses de tout ce que racontait Bager. Il nous disait que Victor Hugo voulait être « le porte-parole de l’humanité » ! Moi je dis que, ces jours-ci, l’humanité aurait bien besoin de Victor Hugo.

Je préférerais qu’il neige parce qu’avec la pluie, c’est l’horreur. On patauge dans la boue, tout est détrempé, pourri, répugnant. La neige, même si elle est froide et glacée, est pure et blanche comme l’agneau du printemps. Elle embellit la vie, n’importe quoi, n’importe qui.
Cela fait deux nuits que je dors sur un banc, dans le parc, sous les arbres d’une grande allée. L’eau a ruisselé dans mon cou, sur mon torse, le long de ma colonne vertébrale, j’ai eu froid comme jamais. A l’intérieur de moi, j’ai l’impression que rien ne se réchauffera plus. La fièvre m’a pris dans ses bras, elle m’étreint, me glace, me brûle.
J’ai essayé de faire le tour du parc pour la faire fuir mais elle m’a suivi. Je marche, je vais, je viens. Je trébuche, je vacille, j’essaye de me redresser, de marcher droit, d’un pas alerte, comme si je me rendais au travail. Je croise des promeneurs. Parfois ils ont un mot gentil. Parfois ils me regardent avec un air dégoûté ou craintif comme si j’étais malade ou dangereux.

Je me suis assis sur une des marches du grand escalier juste en dessous de la ville. Mes yeux m’emportent au-delà de l’horizon, loin des fumées des usines et de la grisaille. A force je parviens même à dessiner dans les nuages les montagnes de notre enfance. Nayeli, m’as-tu seulement attendu ?
Bager citait souvent cette phrase de Victor Hugo : « Je suis de ceux qui pensent et affirment qu'on peut détruire la misère. » Moi c’est la misère qui me détruit. Je sens mauvais. Mes vêtements sont sales et abîmés. Si tu me voyais, Nayeli voudrais-tu seulement m’approcher, me toucher. Tu crois que ma misère est contagieuse ? Nayeli, ma vie, ma beauté. Ta peau douce comme le velours, le parfum de la fleur d’oranger, la vermine sur mon corps, tout se mélange.

J’ai le cœur qui bat trop fort, trop vite. Il cogne dans ma poitrine comme les sabots d’un cheval sur le sable. J’ai mal. Mon rêve, te voici. Nos larmes coulent comme un torrent. Pourquoi viens-tu si tard ? Je me souviens, nous étions à l’école et, sur le tableau noir, Bager avait inscrit Demain dès l’aube. Alors je me lève et, la main sur le cœur, je me lance et je déclame.
Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps. *
La terre se met à tourner. Encore un vertige avant que tout s’arrête et devienne noir. Et soudain, le soleil m’éblouit, le jour est là.


* Victor Hugo, Les Contemplations, 1856

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Miraje · il y a
Un texte lumineux que je découvre. Et l'empathie y rayonne, communicative, au coeur de ce nouveau jour.
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Ecriv · il y a
Vous osez et quand vous osez vous frappez à la bonne porte.De la réussite totale j'espère de tout mon coeur.
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Plume Le chat · il y a
Splendide et terrible !
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Demens · il y a
Eh bien, on a trouvé le nouveau Victor Hugo... Une humanité qui fait du bien dans le contexte actuel. Merci pour ce texte. Mon soutien.
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Jfjs · il y a
Beau dur et émouvant. Et bien sûr Victor...
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Serge Debono · il y a
Un superbe lever de rideau qui ne peut éclipser ce sombre et magnifique torrent de douleurs qui se déverse sur votre texte. On sent bien que c'est authentique, à vif, même si Hugo vient adoucir le propos. Bravo, c'est courageux et bien écrit.
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Fabienne BF · il y a
Serge, merci, pour cette visite dans mon univers. On est loin de Jim... et j'aurais bien besoin de cette élévation que vous avez si bien écrite...
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Serge Debono · il y a
Ah pour avoir bien étudié le personnage, il a vécu de sales moments, lui tentait de les fuir et les disséminait parfois dans ses poèmes. J'ai moi-même beaucoup de mal à me dévoiler dans mes écrits. C'est beau ce que vous avez fait, même si c'est plus simple de se coller devant un texte léger et distrayant, la littérature est aussi faîtes pour exprimer ces moments de souffrances. Pour le coup vous y avez mis du cœur et du talent, ça me plaît ! Et on a tous besoin d'évasion, c'est certain ;-) A bientôt !
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Francine Lambert · il y a
Très émue par cet amour poignant de détresse, par-delà les mots s'immiscent des images très fortes . . . mais que c'est triste pour une Saint-Valentin ! Mes voix et à bientôt Fabienne !
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Fabienne BF · il y a
oui, Francine, je reconnais que ce n'est pas une histoire très gaie mais Saint-Valentin ou pas, certains sujets sont douloureux... Merci pour vos voix et promis, je vais travailler sur la gaieté... tout du moins essayer. A très bientôt.
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Yoann Bruyères · il y a
Beau et dur, très bien écrit, avec une fin très réussie, ni trop ni pas assez, bravo !
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Fabienne BF · il y a
Merci beaucoup Yoann pour ce beau commentaire. A bientôt
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MissFree · il y a
Très beau texte Fabienne !
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Fabienne BF · il y a
Merci MissFree... finalement ce texte est presque le pendant de votre avenue de Blida. ET bravo pour votre home jackin ! J'aime beaucoup votre graphisme. Il est dur et doux à la fois, ce qui n'est pas forcément évident.
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Jarrié · il y a
Poignant , vous habitez votre personnage. Aussi triste que beau.
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Fabienne BF · il y a
Oui cette douleur me brise, elle est mon désespoir... alors merci Jarrié de l'avoir ressentie dans la lecture.
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