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Dehors

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Catherine Durand

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Cela faisait des années qu’il vivait dans la rue. Au début, il pouvait encore dormir dans sa voiture.
C’était déjà une vieille voiture quand il avait quitté le domicile. La première voiture de sa fille. Un véhicule d’occasion dont le plancher menaçait de céder sous les pieds. Sa fille s’apprêtait à s’en séparer, à l’emmener à la casse quand il avait pris les clefs et s’était enfui au volant de cette vielle carcasse. Une des portes avant droite ne fermait plus à clef et le chauffage le lâcha dans les six premiers mois de son exil, de son errance. La peinture s’écaillait et une nuit, on lui vola sa plaque d’immatriculation.
Un matin d’hiver et de gel, tandis qu’il se réchauffait d’un café chaud au troquet du coin, la fourrière embarqua son carrosse, son unique refuge, sa seule demeure, son enclos brinquebalant mais bien à lui. Sa dernière possession.
Il s’était inscrit auprès d’un bureau d’aide sociale où on l’avait questionné. Il n’avait rien dit, rien dit de son enfance douillette, de ses études, de son métier d’avenir dans l’informatique. Rien dit non plus d’un mariage heureux et des deux beaux enfants qui étaient venus comme des présents.
Il venait de se laver, de se raser et de se changer aux bains douche.
Son image dans le reflet d’une vitrine de luxe attira son regard sur cet homme qu’il semblait découvrir là, d’un coup. Son visage ne lui disait rien. Il y lisait la stupeur. Pourquoi avait-il fui ce confort, tout ce bien-être, ce soir là ?
Il ne le savait toujours pas. C’était venu d’un coup. Partir, fuir le bonheur, les amis, le confort et l’argent mérités. Pourquoi ?
Depuis le début de ce cinquième hiver, il résistait à l’alcool qui l’aurait réchauffé un instant.
Il résistait à la chaleur animale de ces autres vagabonds de la misère regroupés sous un pont, dans le métro, sous une tente de fortune.
Il refusait le café chaud servi par les bénévoles de la Croix-Rouge.
Ce soir, cela faisait trois jours qu’il n’avait pas mangé. Il ne s’était pas lavé, Il avait froid et n’avait pu dormir que quelques heures.
Il s’était effondré sur une table d’un café et pour la première fois de toute son errance, des mains rudes l’avaient saisi par le col et jeté dehors.
Dans les rues , dans les magasins, on préparait Noël.
L’arbre était devant lui, immense, majestueux, pour quelques jours encore, puisque coupé de ses racines. Les yeux de l’homme brûlaient, la fièvre était montée et parcourait tout son corps de frissons. Ses dents claquaient.

Et l’arbre se mit à parler : «prends l’étoile, prends l’étoile, elle est pour toi, je t’attendais.
L’homme savait bien qu’il avait de la fièvre, qu’il allait tomber là, d’une minute à l’autre. Son esprit rationnel refusait d’entendre l’arbre mourant qui lui offrait l’étoile accrochée à sa cime, tout la haut.
L’arbre répéta la même phrase distinctement : prends l’étoile, ne tarde pas. C’est maintenant. Elle contient toute ma sève, la force intacte de mes racines récemment coupées, toute l’énergie de la forêt d’où l’on m’a arraché. Elle contient mes années de bonheur parmi mes frères. Mes années d’expérience et de sagesse inscrites dans chaque fibre. Ne réfléchis pas, prends-la !
Alors, une force incompréhensible le saisit. De ses deux mains nues, rougies par le gel et transies de froid, il secoua, secoua l’arbre, saisissant son tronc à bras le corps, de toute l’énergie qui subsistait en lui.
Des passants hâtaient le pas, écartaient leurs enfants, apeurés par cet homme en furie.
L’étoile tomba à ses pieds, intacte. Il la pris dans ses mains et la glissa sous son manteau rapiécé, à l’endroit de son cœur où elle se mit à battre.
Dès cet instant, Il sentit la chaleur irradier depuis son cœur jusqu’à chacune des extrémités de son corps exténué.
Il sentit qu’il se réchauffait, nourri de l’intérieur, sentant le sang pulser dans ses veines.
Les premières aiguilles du pin commencèrent à tomber, comme desséchées, une à une tout d’abord puis par paquet.
L’homme retrouvait son ardeur tandis que les guirlandes se décrochaient, tombant à ses pieds, scintillantes.
Le tronc se courba, depuis la cime, descendant doucement, comme un danseur qui allonge et étire son corps jusqu’à toucher le sol, dans un doux mouvement, lent, gracieux.
Les décorations glissèrent et s’éparpillèrent sur le sol, intactes.
Les enfants les ramassaient, couraient, riaient.
Et l’homme se mit à sourire.
S’il pouvait encore faire rire les enfants alors il pouvait aussi reprendre vie.

L’arbre, dans un dernier souffle, chuchota, en s’abaissant sur le sol jusqu’à s’y étendre doucement : « je te donne mes quelques heures de vie pour que tu remplisses la tienne de merveilles ».

Et c’est ce que fit l’homme, tout au long de sa longue vie, dès son retour parmi ses frères humains.

À ce jour, ses cheveux sont devenus blancs mais l’étoile palpite sur son cœur et pour de longues années encore.
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