Dégâts d'égo

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Le goût des mots, la passion du style, la folie des gens :)  [+]

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Tout à sa concentration, John n'a pas vu arriver la flaquette. Pourtant, il s'y connait, le goéland, en rejets blanchâtres et odorants qu'il s'ingénie lui-même à faire ruisseler sur les chevelures peroxydées des vacancières ou sur leurs épaules crémées, jusque dans leurs cous. Quand il est tout en haut, qu'il plane bien au-dessus des réalités du monde, ça ne l'emmerde en rien de copieusement se lâcher dans un ricanement cynique. Mais là, il était tranquillement en train de jouer au go, les lunettes sur le bout du bec, contre Jack le terrier. Et en train de perdre, en plus. Alors que ce clébard a toujours une gueule en biais, avec son sourire de naïf permanent. Tu parles, de narquois, plutôt ! Il tire la langue comme un simplet, mais c'est pour bien achever de se foutre de sa gueule, oui ! Vingt ans qu'il joue au go, John, c'est même lui qui lui a appris à poser les pierres, au cabot… Forcément, se retrouver tous les deux jours à éventrer les mêmes poubelles près de la supérette, ça rapproche... Alors se faire latter par celui à qui on a tout appris, ça reste un peu en travers du gosier.

Il ne manquait plus que de se prendre un tir blanc venu du firmament, pile sur une de ses pierres noires, en plus ! Comme pour accélérer sa défaite. Ça fait marrer Jack encore davantage.

Ils sont comme ça, Jack et John. Le blanc goéland prend toujours les pierres noires, et le noir clébard les blanches. Pour éviter de tricher, d'en planquer en rab sous les poils ou les plumes pour les coller discrétos sur le goban, histoire de regagner du territoire, pendant que l'autre tourne le dos vers l'horizon bleuté en sirotant un daïquiri fraises. Ça avait piqué Jack quand c'était encore un chiot farceur, de tricher au go. John en a encore des remontées acides, quand il y repense.

Tous deux ayant pris de la bouteille, nul ne s'inquiète plus de tricherie au moment de lever qui le bec, qui la truffe pour regarder d'où vient le projectile qui pue. Ils ne voient rien. Ils continuent de jouer. Quand soudain, ils entendent un grand éclat de rire au-dessus de leurs têtes, et dans un concert de battements d'ailes, un cri unanime : « à l'abordage !! » Ils n'ont pas le temps de relever la tête qu'un gang de mouettes , en véritable escadron surentrainé, pillonne méthodiquement le goban, avec une précision admirable. Toutes les pierres noires sont intégralement blanchies. Ça rejaillit certes un peu sur le bec, sur les lunettes, sur la truffe, et jusque dans les daïquiris, mais nul ne leur déniera le mérite de ce travail de haute volée. Pour un peu, on les entendrait presque chanter « La Médaille » de Renaud. John en aura pris pour son grade.

Outré, fumeux et ulcéré, incommodé par ce fumet, John décolle de sa chaise et se met à hurler en vibrant de colère. Comme un ventilateur dans lequel il se serait lui-même coincé. Les mouettes planent encore au-dessus d'eux pour mieux savourer l'effet de leur attaque. Ne sachant trop s'il peut se permettre de rire, Jack se jette dans le gosier une olive noire épargnée et tente maladroitement de consoler son vieil ami : « c'est la dure loi de Newton, John... » Un ouistiti farceur qui squattait le jukebox glisse une pièce : « You're the one that I want » retentit. Entendant cela, le bataillon des rieuses interpellent le goèl : « John ! John ! John ! » Profitant de la diversion, Jack se retourne pour remuer sa queue avec frénésie sur la surface de jeu, la débarrassant ainsi du plus gros des déjections impies. Les pierres blanches ou blanchies rebondissent de tous côtés. John tout ahuri arrête de hurler mais continue à battre des ailes, redevenant un ventilateur fonctionnel. Il se trouve que derrière lui, une vache, venue de loin refaire le stock de lait du cafetier, transpire abondamment. Lui sachant gré de ce vent de fraicheur, elle a idée soudain de filer un coup de main, et se met à pisser tout aussi abondamment sur le goban. Initiative louable pour la brillance de ce dernier, un peu moins pour l'odeur.

Ainsi averti, Sparrow, le moineau gérant de l'endroit, sort de son nid construit sur la tête du pilier de bar pour mater le grabuge. Il arrive juste à temps pour apercevoir John, en plein pétage de plomb, enchainer des loopings ratés au milieu d'une ribambelle de mouettes qu'il essaie en vain d'attaquer l'une après l'autre, sans lunette et sans succès.

Sparrow se pose sur un rebord de verre, plante son bec dans la daïquiri de John, le recrache, secoue la tête, et demande à Jack :

- Dis, vous étiez juste en train de jouer au go, non ? Et après, il s'est passé quoi ?

- Oh, on aurait pu croire que tout irait bien, oui : mais John a dit « vos gueules, les mouettes ! »







 

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Fred Panassac · il y a
Humour et style à tous les étages, j'ai adoré votre manière d'écrire et "d'aborder" le thème sous l'angle animalier déjanté ! La matière dont est constitué le feu d'artifice n'est pas très ragoûtante mais le style explose le tout joyeusement. Mes 5 voix sans hésiter !
(et très bon titre !)

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Pierre PLATON · il y a
Enfoncé, le Jean de La Fontaine et ses fables animalières... ! Ah, ça c'est de l'animalement incorrect, j'adooooore.... (encore mieux qu'à Louqsor)
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Keith Simmonds · il y a
Un texte bien écrit et fascinant ! Mes voix ! Une invitation à venir
découvrir “Didi et Titi” qui est également en lice pour le Prix Faites
Sourire Catégorie Jeunesse 2018. Merci d’avance et bonne soirée !

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Hervé Mazoyer · il y a
Fesival de déjections pour des mouettes qui ont visiblement une dent contre Jack. Drôle et sympa. Mes voix pour vous.
Si vous le souhaitez venez lire "train d enfer" en compet nouvelles et "le ridicule ne tue plus" en compét trés trés court. Amicalement.

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Ginette Flora Amouma · il y a
Il ne faut pas provoquer les mouettes ! Elles sont rancunières ! Le texte est très drôle et se lit avec plaisir .
Je participe aussi au prix sourire dans les deux catégorie adulte et jeunesse : " le plateau de friandises " et " la course au trésor " . Merci beaucoup de m'encourager .

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A. Nardop · il y a
Vraiment amusant et mené magistralement. Un plaisir.
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Jonathan H · il y a
Bestiaire rafraichissant, que j apprecie d autant plus en amateur de miyazaki et de blacksad. Jeu de go et goeland font la paire de cerises sur ce gateau litteraire tres agreable, surtout apres le premier paragraphe (la plongée initiale n est pas evidente, mais elle vaut la peine :)). Merci pour ce moment de fantastique.
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Marie Paraire · il y a
Il va donc falloir que je lise Blacksad :) Merci pour le commentaire constructif, j'ai commencé à l'aveuglette et le début aurait en effet mérité un bon coup de rabot ^^