Défense, on tue !

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Quand on suit quelqu'un de bon, on apprend à devenir bon ; quand on suit un tigre, on apprend à mordre. Proverbe chinois  [+]

L'entreprise dans laquelle je travaillais tuait des gens. Elle tuait des enfants, des femmes, des hommes. Et ces gens s'entretuaient grâce au concours de cette entreprise. Et moi, j’étais là, lobotomisée, comme un pion d'échiquier, comme un pantin sans sa propre volonté, à m'exécuter dans mon hypocrisie. Comment pouvais-je oser me présenter comme une femme pacifiste ? Oui, j'avais horreur de la violence, de la guerre, des injustices et pourtant, je m’exécutais dans l'antre de l'ogre tueur. Il fonctionnait en toute légalité sous prétexte d’être un avant-gardiste de la défense. Quel toupet.
Il était une machine gourmande, profitable, vicieuse, menteuse. Les Martiens nous auraient pris pour des fous : « L’ homme doit être un imbécile. Il s’organise pour faire des morts et récompense les champions de la paix. Ce serait à croire qu’il tuerait pour mieux décerner des prix. »

Et moi, je me sentais sale et inconsistante. J’avais beau trouver des arguments qui me permettraient de soutenir la philosophie de la machine gargantuesque, mais j’étais à court. C’est pour cette raison que j’avais décidé d’agir. Je devins l’instigatrice d’un mouvement de rébellion des employés. Mais l’action fut vouée à l’échec. Parce que le Gargantua du massacre savait comment bichonner les petits pantins qui faisaient de lui la fabrique qu’il était. Les avantages en nature n’étaient pas à négliger. Vacances, spas, tickets d'entrée pour tout et n'importe quoi pourvu qu'on s'amuse, retraite anticipée. Tout ça pour calmer les dissidents potentiels et les faire revenir sur terre si toutefois une mauvaise pensée venait à leur traverser l’esprit : « On est bien ici quand même. C’est une usine qui prend soin de ses employés. Le SPA d'à côté c’est pratique, hein. On sort du boulot, massage, et on rentre relax». Pas moi. À vrai dire j’étais tendue, étirée, tiraillée par ma conscience et mon acte de sabotage n’aboutit à rien de concret. Les autres pantins se désistèrent. Ils n’avaient plus de cran quand il s’agissait de se mettre à l’action alors que je les avais entendus dire du mal de la bête. Mais elle tenait entre ses mains leurs vacances, leurs maisons encore non remboursées, leurs retraites primées.
« Nous ne pouvons prendre le risque de compromettre notre activité. Vous n’allez pas dans le sens de l’esprit de l’entreprise. Vous êtes licenciée pour faute grave ».
Une marionnette m’avait trahie.
Tout ce que j’avais fait, c’était de tenter de prévenir la mort de plus de gens en éteignant le courant, temporairement. L’activité avait un peu ralenti ce jour-là puisque la grosse machine s'était mise en mode sécurité. La blague.

J’avais obtenu un licenciement dont les séquelles me firent rire. On avait parlé de moi dans le journal comme « une femme dangereuse », « une employée sans scrupules ». L’ogre ne cessera jamais de me surprendre. Dire que c’est lui qui fabriquait les armes et les munitions. Le leader sur le marché des objets qui tuent sur le coup.
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