Dédicace

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Assis derrière une pile impressionnante des Disparues du 7h57, Jo Bart, de son vrai nom Michel Jobard, signait consciencieusement les exemplaires des huitièmes aventures du privé Ben Nevis. Pour des raisons totalement inexplicables, la série remportait un succès phénoménal auprès des trentenaires et elles venaient en nombre se faire dédicacer le dernier volume, s’imaginant sans doute que l’auteur devait, de près ou de loin, ressembler au détective. Quant à Michel, il espérait bien que la conversation avec l’une des admiratrices de son héros pourrait se prolonger, d’abord autour d’un verre, puis à son hôtel. Il pourrait alors montrer que les prouesses tant vantées dans les sept premiers volumes de Ben Nevis avec ses conquêtes féminines n’étaient qu’une pâle transposition littéraire des remarquables aptitudes en chambre de son créateur. Si Ben Nevis était un tombeur, soyons clair, ce n’était que grâce aux dispositions de son créateur et au lieu de fantasmer sur un être de papier, toutes ses femmes auraient dû se pencher avec plus d’attention sur l’auteur. Mais à chaque fois, la réaction des lectrices était la même :
— Vous êtes vraiment Jo Bart ? L'auteur de Brumes noires à Bormes-les-Mimosas ? Le créateur du privé Ben Nevis ?
— Euh, oui.
— C'est curieux, Je vous imaginais différemment.
Et la lectrice tournait les talons et se plongeait dans le livre, l’air dépité, sans un regard pour Michel-Jo. Il faut dire que la nature n’avait pas épargné ce dernier. À cinquante ans son visage grêlé gardait les stigmates d’une adolescence difficile. Ses rares cheveux gris ne parvenaient à masquer sa calvitie et il ne dépassait guère le mètre soixante. N’ayant jamais pu parvenir à supporter des lentilles de contact, il était affublé de lunettes aux verres épais qui lui donnait un regard de têtard égaré loin de sa marre. Chétif et voûté, il aurait pu passer inaperçu s’il n’avait choisi avec une constance, somme toute méritoire, les pires accoutrements possibles, qui le faisaient davantage ressembler à un VRP de la fin des années soixante-dix qu’à un auteur à succès. Bref, une fois de plus, Michel dînerait seul et n’avait plus qu’à espérer que son hôtel disposait d’un choix correct de chaînes de télévision pour adultes. Mais qu'est-ce qu'elles croyaient donc toutes ? Qu'elles allaient se trouver face à Johnny Depp ou Tom Cruise ? Il allait régler son compte à ce crétin de Nevis. Un truc rapide, efficace : dans le neuvième tome, il passerait sous un train et on en parlerait plus.
Dans la catégorie polar, Ben Nevis était pourtant une valeur sûre. Au départ, il n'était qu'un quelconque privé comme on en trouve par centaines dans la littérature : séducteur impénitent, caractériel, il maniait avec une dextérité exceptionnelle un cran d'arrêt et résolvait en trois-cent-cinquante-pages et toujours dans la mauvaise humeur les énigmes les plus variées. Lorsque Michel Jobard avait signé ses premières dédicaces, il avait senti la déception des lectrices de ne pas retrouver dans les traits de l'auteur le séduisant détective. Il avait donc décidé d'ajouter au détective quelques défauts qui, par comparaison, valoriseraient l'écrivain. Nevis était peu à peu devenu obèse, alcoolique, cocaïnomane, misogyne et violent. Contrairement à toute attente, sa popularité s'était accrue de façon exponentielle. De rage, dans le dernier volume, Jobard avait rendu son héros impuissant. Ah ! Ah ! Et dans le prochain il allait l’abattre, sans état d'âme. Bien fait pour ces pimbêches.
La dernière lectrice venait de partir et il n'y avait plus qu'un gros type qui tournait depuis une heure dans la librairie. Lui aussi en attente de la signature ? Le gros type s'était approché, en lui tendant son livre. Son visage lui disait vaguement quelque chose. Où l'avait-il déjà croisé ? Un journaliste ?
— Vous êtes bien Jo Bart ?
— Oui, oui.
— Vous êtes exactement comme je l’imaginais, une espèce d'avorton.
L'auteur avait relevé la tête, surpris.
— Pardon ?
L'homme avait sorti un couteau.
— Alors ? Vous me trouvez trop gros ? L'embonpoint n'a jamais été un handicap auprès des femmes de goût. La cocaïne et le rhum ? Il y a longtemps que tu aurais dû t'y mettre....
— Excusez-moi, monsieur, mais on se connaît ?
— Ouais et nos relations se sont salement dégradées ces derniers temps. Il va falloir y mettre un terme.
D'un geste vif, il plante la lame dans le cœur de l'écrivain qui s’écroule.
— Tu vois Jo, caractériel et faisant preuve d'une grande dextérité avec un cran d'arrêt. Mais ce que je n'ai pas supporté... c'est cette histoire d’impuissance.

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