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Dédalia

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Albine

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Je menais une vie douce et sans problème avec ma famille, jusqu’à ce jour maudit où l’on nous transporta dans un autre univers.

Ma femme et nos enfants étaient sortis pour chercher à manger, et je retapais gaiement notre nid douillet. L’après-midi n’était pas beaucoup avancé lorsqu’ils rentrèrent, nos bambins me firent la fête à grand renfort de chatouilles et de baisers. Nous étions une famille soudée, heureuse du peu qu’elle avait, sans demander davantage ou se plaindre de la dureté de la vie.

Le jour déclina, la nuit apportant une brume dense à ne plus en voir le bout de ses propres moustaches. Rien ne nous paraissait dangereux. Nous nous étions blottis les uns contre les autres, réconfortés et réchauffés par l’amour que nous nous portions.

D’un coup, un bruit assourdissant nous fit tous sursauter. Une lumière aveuglante balaya le ciel, essayant de trouer le brouillard dense, pour mieux nous repérer sans doute. Je devançai mes petits vers l’extérieur de notre habitation, voulant être tué le premier si jamais la menace se précisait. Sans que je ne comprenne ce qu’il se passait, je vis mes adorables rejetons battre en retraite, alors qu’une gigantesque chose descendait du ciel pour nous rejoindre. Je n’eus pas le temps de crier à ma mie de s’enfuir, elle fut attrapée et emportée, puis ce fut mon tour.

J’étais déboussolé, bringuebalé de gauche et de droite, manipulé sans ménagement. L’épaisse brume m’empêchait de bien cerner mes assaillants. Je pus cependant voir qu’ils étaient cinq êtres, difformes, monstrueusement grands et brutaux. Au bout de quelque temps pendant lequel je crus défaillir cent fois, l’on me mit dans une prison mobile. Je n’apercevais ni mon aimée ni mes enfants, j’étais seul, abattu. Ce fut long avant que je ne puisse me reposer. Mais enfin, je fus à nouveau saisi et déplacé dans une geôle aux solides barreaux d’acier. Une fois que mon cœur accepta de réduire son rythme effréné, je m’assoupis, rêvant de mon foyer et de la vie à laquelle je venais d’être arraché sans ménagement.

Quelques heures passèrent. Ou bien ce furent des jours, des mois. Je ne savais plus me repérer, ni dans le temps ni dans l’espace. Les lieux étaient froids et sombres, cela sentait la peur et la torture. J’attendais sans impatience que mon tour vienne, que l’on abrège ma vie à présent bien misérable. J’étais nourri souvent. L’on me déposait dans ma cellule une mixture sans goût ni odeur, que je goûtais du bout des lèvres et sans appétit. Régulièrement, d’effroyables cris transperçaient mes tympans, menaçaient de me rendre fou. Je ne savais pas à quelles espèces pouvaient appartenir les propriétaires de ces voix ignobles et contre nature. J’avais peur. La seule chose qui me faisait tenir, c’était l’espoir de revoir ma bien-aimée dans l’autre monde. Peut-être vivait elle encore, bien que je n’aie aucun doute sur le sort que nous réservaient ces êtres horribles et sans compassion qui nous avaient enlevés.

Alors que je n’y croyais plus, un groupe de cinq êtres vêtus de blanc vint me chercher. Je pensai qu’ils allaient me tuer, sans doute après m’avoir fait subir mille souffrances indicibles. Au lieu de cela, je fus déposé dans un long couloir aux murs vitrés. Je ne voyais pas à deux pas devant moi, car cette maudite brume était de retour. Je sentais par contre dans l’air vicié le doux parfum de ma belle. Je souhaitai courir pour la rejoindre mais, à peine j’avançai que je butai contre une paroi de verre. Je m’exhortai à reprendre mon calme et à réfléchir. Au lieu de me précipiter dans un piège sans doute tendu à mon attention, j’allais chercher un autre moyen de retrouver mon amour qu’en empruntant celui indiqué par mes geôliers. Je voyais devant moi, à chaque pas qui m’éloignait du point de départ, des miettes des mets les plus raffinés. L’on voulait m’attirer vers une fausse piste.

Après avoir tenté de contourner le chemin laissé à mon intention, j’arrivai à un croisement. Je devais choisir. Je vis tout près, à droite, un gros morceau de fromage qui fit grogner de faim mon estomac. L’autre sentier semblait neutre. Ce fut celui dans lequel je m’engageai.

Je peinai sur la longue route, montant puis redescendant dans d’improbables passages étroits et humides. Je rencontrai même un lac, et je dus faire preuve d’ingéniosité pour le traverser sans me noyer.

Alors que mes dernières forces semblaient sur le point de m’abandonner, je compris que j’approchais du but. Je fonçai vers mon destin, couru comme un dératé vers ma femme, ou ma fin. Enfin, elle était là. Je la sentis, elle était bien réelle ! Par une volonté que je ne comprenais point, l’on nous avait réunis tous les deux. Je l’embrassai tendrement, la caressai du bout de mes doigts, puis me blottis contre elle. Alors, rasséréné par sa présence, je pus me laisser aller. Mon cœur manqua un battement, reprit un rythme soutenu, accéléra, puis cessa définitivement de cogner dans ma poitrine. Je m’enfonçai dans une brume accueillante, et partis avec, comme dernière image de ce monde, la vue de sa douce frimousse que j’avais tant chérie.

***

— Purée il nous a claqué dans les pattes ! Un de plus... Je ne comprends pas !

— Je pense que ce trajet est trop long et éprouvant pour eux. Regarde comme ces bêtes sont petites et fragiles. On doit revoir le parcours du labyrinthe ! Ce n’est pas encore aujourd’hui que nous réussirons à rendre aux humains leurs sentiments ! Je désespère d’y parvenir. Tu sais combien c’est important pourtant ! L’amour, l’amitié, la compassion, tout ce qui fait de nous des êtres doués de sensibilité et qui nous a été enlevé depuis cette loi absurde de 2056, seuls les animaux peuvent nous aider à les injecter à nouveau dans le génome humain.

— Ne t’inquiète pas, on est à deux doigts de prouver notre théorie et de trouver l’allèle qui va nous sauver ! On en est au quinzième cobaye, et c’est la douzième fois que le sujet parvient à rejoindre sa compagne, dans le brouillard et quelque soient les embûches, quoi qu’il en coûte. Ils arrivent presque tous à emprunter le bon chemin, malgré l’appel de la nourriture. Ces bestioles préfèrent leurs proches à tous les autres stimuli ! Bref, on en fait quoi de la femelle du coup? Je la relâche avec ses petits ?

— Non, au rebut ! Elle ne nous sera plus d’aucune utilité.

— Allez ma belle, une piqûre, et tu iras rejoindre ton beau, et les autres qui ont servi et péri pour la science. Adieu petite souris !

PRIX

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Albine · il y a
Bonjour et merci ! Je trouve cette idée géniale. Je n'ai par contre lu que très peu de textes (honte à moi :-D ). Je viendrai tout de même faire un tour sur le forum. Belle journée à vous.
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Mica Mike · il y a
Je reste bouche cousue Albine.
Ravi de découvrir ton talent...

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Albine · il y a
Oh merci. Je suis touchée
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Eponine52 · il y a
J'adore ton angle de vue ! Vraiment génial ! A mi parcours je me suis dit qu'il devait y avoir un truc mais je ne m'attendais pas du tout à ça ! Quelle chute magistrale et quel sens du suspense ! Tu sais pour les sélections certains ont un réseau de plus de 1000 abonnés et d'autres ne reculent devant rien pour aller à la chasse aux votes, raison pour laquelle je ne concoure plus ! en tous cas CHAPEAU A RAS DE TERRE pour la pertinence de ton histoire ! Au train où vont les choses plus rien ne m'étonne ! bisous et douce journée loin de ce monde cobayés et merci pour l'évasion
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Sabrina Guerreiro · il y a
Trés jolie histoire Albine!! Bravo!
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Béatrice Gloda · il y a
Idée très sympa, et c'est bien tourné
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Yann Olivier · il y a
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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...
Tous mes vœux pour cette nouvelle année !

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Meryma Haelströme · il y a
Aouch je ne m'attendais pas à cela ! Bravo en tout cas, j'aime. Vous avez mes voix. Je vous invite à lire mon texte proposant une autre vision de la brume : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/retour-au-pays-2
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Elenthya · il y a
Une jolie et bien triste histoire...
Dès le départ je voyais un conte déchirant et aux couleurs fanées comme celles de "Brisby et le Secret de Nihm", étrangement... Je n'étais pas tombée loin, il faut croire!
Une belle idée, des émotions intéressantes, un fin qui crève le coeur... mes voix!
Puis je vous proposer une autre vision de l'amour filial? http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/b-r-u-m-e-mon-espoir

Bonne continuation, et de joyeuses fêtes :-)

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Coraline Parmentier · il y a
Bravo ! Une histoire à la fin surprenante, qui ne manque pas de plaire ! Si vous voulez vous plonger dans un monde légendaire, vous êtes bienvenue pour lire mon royaume embrumé : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume
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Albine · il y a
Boen entendu je viendrai lire votre nouvelle !
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