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Déclaration universelle des droits de l'homme

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iouri

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Un agent des forces de l´ordre demande : «  Vous avez quelque chose à déclarer ? ».
«  Oui, j´ai des droits » déclare une dame avec l´accent d´un peuple vaincu et colonisé.
C´est la voix d´une femme. Le genre féminin est souvent oublié dans les déclarations.
Mâle universel ?

L´agent lui demande son passeport.
Le passeport est valable mais son pays en guerre n´existe plus pour elle.
Elle est sans terre comme soixante millions d´autres sur Terre.
L´agent ignore dans quelle case la mettre.

Maintenant, l´agent a une réunion du syndicat pour obtenir des chaises plus ergonomiques,
le droit à une pause pour la prière et à une de plus pour aller aux toilettes.
Il conduit l´exilée dans une salle. Il lui dit qu´une personne viendra pour elle.
Il prévient sa cheffe de service.

Sa cheffe de service est au téléphone avec son fils.
Son fils a besoin d´un smartphone. Il est livreur à domicile à vélo.

Le père du fils était docker au Havre où arrivait beaucoup d´huile de palme.
Il est mort jeune, intoxiqué par l´amiante des bateaux en toute impunité.

La cheffe de service veut aider son fils car la vie est dure.
Au moins, sa fille s´en sort. Elle est domestique. Ça existe encore.
On la traite bien, sans la déclarer.

La cheffe de service a alors une idée.
Elle donnera des cours de pleine conscience au noir pour acheter un smartphone à son fils.
On fraude pour survivre. Cent milliards d´euros de fraude fiscale par an en douce en France.

La femme sans case, sans terre attend, assise sur un banc pas très ergonomique.
Cette dame a eu la mauvaise idée de vivre près d´une mine de coltan.
Sa maison a été livrée au feu et rayée de Google Maps pour que le fils
de la cheffe de service puisse, avec le coltan de son smartphone, nous livrer à domicile.

Le fils de la cheffe de service tente pourtant simplement d´exister.
Comme quatre millions de personnes en France, il est mal logé.
Heureusement, il travaille. Il n´est pas au chômage comme trois millions d´autres. Il pédale.
Il fait partie de ce groupe de plus de sept millions en statut de mal emploi ici.
Six millions de personnes sont déjà mortes, oubliées, tuées pour le coltan, mais ailleurs.

D´ailleurs, l´exilée est encore sur le banc. Son regard est absent.
Absent comme son mari et sa fille et des centaines d´autres noyés en Méditerranée.
Exil. Exit.

Son mari était mineur et syndicaliste, métiers à risque.
Il luttait contre le travail des enfants á la mine.
Cent cinquante millions d´enfants travaillent.
Souvent leurs parents ont des boulots minables aussi.

Sa fille venait d´avoir seize ans quand elle a perdu la vie en mer.
À douze ans, elle avait déjà perdu une jambe.
Elle a marché sur une mine antipersonnel.
Elle rêvait de sauver les orangs-outans qu´on tue pour fabriquer notre huile de palme.

La femme sans case était femme et mère. Là, elle est seule et sur le banc.
Elle n´en peut plus et elle n´y peut rien. Elle est institutrice. Elle a faim.
Elle n´a ni argent, ni coltan. Elle va vers un robot distributeur.
Elle le secoue, une gaufre gorgée d´huile de palme tombe.

Je la vois. Je suis à la vidéosurveillance.
Je dois la dénoncer. Ma mère a Alzheimer. Elle s´oublie.
Sa pension d´ouvrière dans une usine de gaufres ne suffit pas.
Je dois l´aider et donc faire mon devoir si je ne veux pas perdre mon droit au travail.
J´ai déclaré sur l´honneur. Je suis honnête.
Je paye mes impôts pour assurer «  Liberté, Egalité, Fraternité »,
l´essence de notre République et des mirages de dix-sept millions d´euros.
Notre essence est-elle bio, locale, équitable, durable ?
Faut pas penser, faut dépenser.
Je frôle le burn out comme presque trois millions de personnes ici.
Ça va aller. Je téléphone à ma cheffe de service pour déclarer le vol de la gaufre.
Ma cheffe de service m´aide beaucoup. Elle m´enseigne la pleine conscience.

La femme sans case attend toujours. Elle mange la gaufre.
Son regard flotte entre les vitres de nombreuses salles.
Elle aperçoit au loin une jeune fille assise sur un banc pas très ergonomique.

La jeune fille attend et regarde par terre. Elle rentre seule á l´internat.
Elle se sent triste et brisée. Il y a peu, elle a souffert de violences.
Une femme sur trois en est victime, c´est universel.
Elle voudrait briser le silence et mettre des mots sur l´indicible mais...
Son père vole et stresse entre la Chine et l´Indonésie.
Il doit produire des millions de gilets jaunes pour répondre à une demande criante.
Quant à sa mère, elle est en dépression depuis longtemps. Elle s´injecte du botox à Miami.

La jeune fille lève alors les yeux.
Son regard croise celui de la dame au loin qui termine sa gaufre.
Elles se sourient. Ça fait du bien. Le climat se réchauffe un rien.

PRIX

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Eddy Bonin · il y a
Tous mes encouragements Iouri. J'ai lu cette nouvelle avec beaucoup de plaisir et vous ai donné toutes mes voix.
N'hésitez pas à en faire de même si, seulement, ma nouvelle vous plait :) Un voyage au Japon en 3 minutes chrono : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/une-main-tendue-4

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Aya · il y a
Tout ce qui touche à la femme m'émeut tellement en tant que Femme. Je vote et je vous invite a lire aussi mon texte sur le droit de la femme.
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