Décision capitale

il y a
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Qui connaît Moulins-sur-Allier ? Il y a longtemps que l'A6 a remplacé la Nationale 7. Quelques retraités nostalgiques s'accrochent encore à son asphalte. Ils espèrent y retrouver des traces d'une gargote qui, il y a un demi-siècle, les régalait d'une macédoine de légumes et d'une entrecôte, avant qu'ils n'aillent se gourmander dans un pré. Mais, avec l'âge, ils doivent se faire une raison. Les voies rapides de contournement et les hormones défaillantes ne leur offrent que l'auberge du cul tourné. À nombre presque égal, des érudits pourront vous parler d'Anne de Beaujeu, du triptyque du Maître de Moulins ou de Théodore de Banville.

Que reste-t-il de la capitale des Ducs de Bourbon ? Les magasins de la rue d'Allier qui, il y a vingt ans encore, lui donnaient un air de douce provinciale endormie, ont été phagocytés par des enseignes mondialisées. Les bacheliers, fraîchement diplômés, fuient vers Clermont-Ferrand ou Lyon pour s'adonner à des beuveries. Les moins téméraires, avec de la chance, la rejoindront après leurs études pour intégrer une des administrations préfectorales. L'immense majorité, acculturée à la vie métropolitaine, se contentera d'y retourner deux ou trois par an, poussée par les obligations familiales.

Pourtant, fort de son passé, le chef-lieu ne manque pas de charme. La rue des Bouchers, celle des Couteliers ou des Tanneries nous replongent dans une époque révolue, quand les paysans et les maquignons se pressaient les vendredis sur le cours qui débouche non loin des berges de l'affluent de la Loire. La ville prenait alors des allures de rendez-vous incontournable de tout le nord du département et du sud de la Bourgogne. C'était l'occasion pour prendre des nouvelles d'un lointain cousin ou pour consulter, endimanché dans sa plus belle blouse, un notaire.

Quelques rues attenantes à la cathédrale nous rappellent, sans trop forcer notre imagination, par d'imposantes maisons, un passé où les notables rêvaient de se marier à la vieille noblesse locale. Zola aurait pu en faire le berceau des Rougon-Macquart, sans pervertir son histoire naturelle et sociale. Je suis certain qu'en poussant les portes cochères, nous y trouverions des salons que la lumière du jour vient rarement visiter, protégés d'épaisses persiennes, préservant ainsi le velours des fauteuils et l'intimité des ragots. Quand l'évêque honore les dames de sa visite, on sort du buffet la céramique chinoise pour offrir à Monseigneur des étouffe-chrétien.

En contrebas, accolés au jacquemart, on y trouve encore des bâtis du XVe siècle. Pour accéder à l'étage, il faut déjà oublier le confort moderne. Un escalier étroit et sombre, des marches dépareillées dont la moitié des carreaux en terre cuite ne sont plus qu'un lointain souvenir, on devine déjà un logis à l'avenant. C'est là qu'habitait Auguste Mernel, tout comme ses ascendants depuis sans doute dix générations. Mais ce serait la dernière. Des mariages consanguins entre cousins germains, garants de la préservation du patrimoine, avaient finalement généré des crétins. Ils hantaient l'hôpital psychiatrique d'Yzeure, dans une déclinaison d'hydrocéphales, de schizophrènes et de dépressifs.

Chez lui, rien de cela. Seul le physique trahissait la fin d'une dynastie de commerçants. Malingre, constamment enrhumé, le teint blême, souffrant de migraines, il n'avait pu se résoudre, après une licence en philosophie, à reprendre le flambeau. Il avait donc revendu ses affaires, une fois le dernier de ses parents décédé quand il eut vingt-trois ans. Ce n'était pas une question de profit, mais un soulagement. Très jeune déjà, moqué par ses camarades ; plus tard, incapable de retenir le moindre intérêt féminin : tous l'avaient invité à ne pas rejoindre leur quotidien. Discret et timide, il ne s'en était pas formalisé.

Au deuxième étage de sa tanière, il possédait un trésor. Depuis trois siècles, année après année, des mètres d'étagères en acajou s'étaient remplis de tout ce qu'un homme se doit de posséder de connaissances pour se forger un esprit éclairé et critique. Il ne manquait rien, de Montaigne, Bossuet, Fénelon, Schopenhauer jusqu'aux plus récents Merleau-Ponty ou Jean Malaurie. Très jeune, Auguste se renferma dans ces doctes ouvrages. Il se construit rapidement une culture encyclopédique qui lui fit comprendre que l'homme, malgré les progrès techniques, les révolutions, n'avait jamais mis un terme à ce qui, tout autant que le rire, le démarque de l'animal. Il est viscéralement égoïste. Le christianisme, malgré toutes ses belles paroles, a à peine pu gratter le vernis pour convertir une poignée d'adeptes qui se firent martyrs ou cénobites. Lui, sans pratiquer, opta pour l'érémitisme.

À quoi bon chercher une vie sociale ? Il aurait pu enseigner. Mais l'idée de côtoyer des fonctionnaires frustrés, délaissés depuis 1968, le déprimait. Il était conscient de sa laideur repoussante et de son physique ingrat. Il aurait pu faire des envieux en se mariant à une arriviste qui se serait hâtée de demander le divorce pour devenir une rentière indépendante. Rien de tout cela. Même fréquenter le Lions club pour y trouver des parvenus qui se donnaient une fausse bonne conscience en organisant des soirées caritatives, ce n'était pas pour lui non plus.

Il se décida pour la voie la plus sage, la plus pragmatique, la plus réaliste. Il allait se claquemurer avec ceux qui jamais ne le toiserait, ne le raillerait, ne le jugerait. Ses amis, il en avait de milliers, de toutes les origines, de toutes les époques, de tous lieux. Ils étaient, a priori, tout aussi virtuels que les zombies qui fréquentent les réseaux sociaux. À la différence qu'ils ne sentaient pas la superficialité, mais l'odeur entêtante de la dégradation chimique des vieux papiers. Voilà, il vivrait désormais parmi Pangloss, Hamlet, Julien Sorel ou les frères Karamazov.

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prijgany prijgany · il y a
Excellent texte.
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Cpetitleu · il y a
Merci Prijgany.
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André Page · il y a
Le passé bafoué par la modernité, mais les livres qui seront toujours là, intemporels, résistant à tout, et souvent ultimes refuge... Très beau texte.
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Maud Garnier · il y a
belle écriture, et belle évocation de ces villes de province au passé glorieux qui s'endorment au temps présent sans parvenir à suivre la marche du progrès, tout comme s'endort et se renferme cet homme instruit entourés des auteurs d'hier qui ne savent rien de lui, et qu'il prend pour ses amis comme un autre monde virtuel, pied de nez au progrès...
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Orense d'Ailly · il y a
vision critique ,constat amère et renoncement ...belle description .je vote
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Herker_hermelin · il y a
Une description lucide d'un territoire qui se meurt...malgré un brillant passé. +1 rien que pour Théodore de Banville
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Lumiyah · il y a
Bonjour Cpetitleu, je découvre avec votre texte beaucoup de culture historique, on plonge dans le passé faisant penser à la psychogénéalogie, et puis en vous lisant, on est nostalgique sur les campagnes, sur le patrimoine du passé, qui peu à peu avec le modernisme s'effrite, disparait. On plonge des siècles en arrière, et j'aime beaucoup, c'est vraiment bien écrit et mis en valeur. Merci +1
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Marine Azur · il y a
Une paupière extérieure qui bat des siècles de poussières ... Merci pour ce très bel écrit ! + un vote
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Augustin Lliberté · il y a
Merci pour cette visite, ce voyage. c'est très bien écrit, profond. J'admire ! "Le Progrès est l'injustice que chaque génération commet à l'égard de celle qui l'a précédée." écrivait Cioran... J'ai moi même un texte en compétition si le cœur vous en dit...http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/sensations-fugaces-contre-la-morne-norme-et-le-triste-strict
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Christian Pluche · il y a
+1 et bravo pour cette évocation ! J'ai fait un stage il y a des années à l'hôtel du Dauphiin. Il y avait un vieux café sur cette place, qui datait du début du siècle précédent, le connaissez-vous?
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Cpetitleu · il y a
Sur la place d'Allier ? Le café de Paris, style Art déco ?
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Christian Pluche · il y a
Oui en effet les noms me rappellent cette époque !
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Mirgar Garrigos · il y a
Description un peu désabusée d'une ville historique en pleine mutation avec le portrait d'un intellectuel qui fuit la société, ses artifices, et son manque de générosité...N'est-ce pas là le destin de ces villes de province qui se sont endormies et celui des gens qui n'osent pas s'insérer en se créant un monde où personne ne rentre?+1

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