Déception

il y a
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J’aurais voulu que tu meures. Je n’aurais eu qu’à regretter tout ce qui aurait pu se passer.

J’aurais aimé que tu te promènes à la campagne et qu’un chêne séculaire s’abatte sur toi, et sur d’autres promeneurs peut être, formes humaines de dommages collatéraux. J’aurais pu ainsi me complaire dans mon malheur : la vie était si injuste, nous venions de nous rencontrer, nous aurions pu tant nous aimer. J’aurais pleuré ta perte, j’aurais pleuré sur le drame. On m’aurait peut-être consolée. J’aurais été entourée.
C’aurait été fait.

Tandis que là, je vis dans l’expectative. En sursis. Me demandant à quel moment surgira non pas la mort, mais la déception. Je t’aime inconditionnellement. Et je sais pertinemment que la moindre piqûre de désillusion va m’anéantir. Car tu es un être idéalement imparfait. Je t’écoute parler, me faire rire, m’aimer avec tous mes travers, et j’attends.
Tu me décevras fatalement. Tout le monde l’a fait. J’ai certainement un degré d’exigence qui dépasse l’entendement. A partir du moment où je sacralise quelqu’un, il ne peut être banal. Il ne peut être conventionnel, faire de gentilles remarques idiotes ou se contenter d’un quotidien routinier et ennuyeux.
Il doit être parfait, à mon sens tortueux, en tout cas.

Tu ne l’es pas, je le sais, les autres ne le sont pas non plus. Ils m’ont tous déçue. Un comportement, une remarque ou une absence de remarque, une prise d’opinion, une abstention, une prise ou une perte de poids, une force, une faiblesse, une haleine ou une odeur de pieds désagréable. Et voilà qu’arrive le subtil titillement de la désillusion. Je le sens viscéralement, tout au fond de mon être. Ca me pique, ça me blesse. La réalité n’est autre que ce qu’elle est, il n’y a pas de milliards d’options. Les gens sont ce qu’ils sont. Mais je pensais untel différent, unetelle meilleure, un autre brillant, une autre époustouflante.

Je vous pensais tous meilleurs que moi. Tant et si bien que je vous admirais. Mais non. Vous n’êtes que banalement et tristement humains. Comme moi. Et je ne comprends pas, dès lors que je réalise cette terrible évidence, pourquoi je ne vous deviens pas complétement indispensable, moi qui connais cette terrible vérité, qui possède cette clairvoyance détestable et unique. Je ne comprends pas que vous ne juriez pas que par moi, qui suis une référence, qui suis quasi omnisciente, je ne comprends pas... Alors le début de titillement devient une torture récurrente, presque permanente : c’est la dégringolade, l’éclatement du piédestal sur lequel vous étiez. Une succession de déceptions, alimentées par l’incompréhension de ne pas être aimée à ma juste valeur, une volée de trahisons (comment peut-on vivre une vie en parallèle de la mienne), tout s’enchaîne à une vitesse étourdissante. Alors je m’éloigne de mes congénères.
Car je ne veux pas être encore plus déçue, je ne veux pas être encore plus blessée.

Je n’éprouve plus que rarement du plaisir en compagnie des autres. Toi mon petit garçon qui ne donnes pas le meilleur de toi-même, tu vas me chagriner car tu seras à mille lieux des projets d’avenir que je fomentais pour toi ; toi, le beau gosse au regard sucré, tu vas me décevoir car tu vas utiliser des mots égrillards pour me draguer. Toi, ma douce amie au sourire angélique, tu vas me briser car je ne serai pas au centre de ton existence, toi le collègue qui détourne le regard dans le couloir pour ne pas avoir à me saluer, tu me tues par ton ignorance : comment ? Cela ne te crève-t-il pas les yeux ? Je suis celle qui Sait.

Oui, j’aurais aimé que tu meures maintenant. Car alors, seule la fatalité m’aurait déçue. Pas toi. Mais a priori tu vas vivre, on va s’aimer, certainement. Et il viendra ce matin plus gris que les autres où je sentirai mon cœur se glacer, s’entourer d’une muraille épaisse et infranchissable. Parce que tu m’auras désenchantée : un rire bête, une odeur, une crotte au coin des yeux ou une remarque sur mes crottes d’yeux à moi. Les aléas d’une humanité dans toute son abjecte horreur.

Le monde entier a ce potentiel incroyable de me décevoir.
J’aurais aimé que tu meures pour pouvoir te pleurer à la perfection.
Parce qu’à cause de toi, à cause de cette inévitable aptitude que tu as de me spolier, celle que je devine, que je sens sourdre au fond de ton être, ça va être à moi de m’en aller. Tu seras l’ultime estocade, le coup fatal. Il suffit.

Je m’en vais. Je ne sais pas quand, je ne sais pas où. Mais je pars. J’espère juste ne pas être déçue du voyage.

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M BLOT · il y a
On attend beaucoup des autres, tellement parfois qu'on se retrouve déçu de tout. Merci pour ce texte que j'ai pris plaisir à lire.
Je vous invite sur mon poème. Le songe

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JACB · il y a
De hautes exigences ! Bien écrites mais...partir suffira-t-il ?