Débris et souvenirs épars

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En compétition

J'écris, je rature, je recommence, et puis j'essaie de m'améliorer. Un Magyar de 21 ans fan de littérature noire, de textes dérangeants et intrigants  [+]

Image de Automne 2020
Irène ne s’est pas lavée depuis un mois. Elle a bien essayé d’y pénétrer, mais la salle de bain demeure inaccessible. La porte est bloquée depuis l’intérieur. Durant des semaines, Irène y a accumulé des fragments de sa vie quotidienne. Les boîtes de mouchoirs aux motifs fleuris élégants, les canettes de soda aux couleurs métalliques, les cartons des pizzas amenées par le livreur, les barquettes d’œufs, les conserves, les bouteilles en plastique et leurs étranges bourrelets, les sacs poubelles, les croûtons de baguettes, les plats entamés puis conservés dans des tupperwares. Tout. Irène a tout gardé, tout entassé, là où elle avait la place. Et un jour, la collection d’objets s’est changée en montagne, en gigantesque amoncèlement, condamnant l’accès à la salle de bain. Alors Irène a changé de pièce. Lorsque des odeurs désagréables ont émané de sous la porte, Irène a simplement roulé une serviette en tapon et l’a plaquée contre la barre de seuil.

Forcément, les visites sont très rares chez Irène. Mais elle n’en veut à personne. Les gens oublient très vite la présence des autres, leurs visages, ils passent à autre chose, rencontrent de nouvelles personnes, fréquentent de nouveaux lieux, puis finissent aussi par les oublier. Irène, elle, veut se souvenir de tout. Elle veut garder une trace, être le témoin du temps qui s’enfuit.
Seul Samuel vient lui rendre visite. Il ne s’annonce jamais. C’est un jeune homme pressé. Un éternel insatisfait. Quand il entre dans son salon, Irène sourit toujours. Ils s’embrassent, puis s’installent pour discuter. Depuis l’époque des classes préparatoires, Samuel a publié plusieurs recueils de poésie. Irène se plait à penser qu’elle a contribué à faire émerger ce talent. En classe de Lettres, elle était professeur, et il était élève.

Seulement cette époque semble bien loin aujourd’hui. Irène n’enseigne plus les Lettres. Dans son salon comme dans sa salle de bain, les débris épars se sont accumulés. L’étagère regorge de vieux livres usés. Certaines de ses planches se sont même affaissées sous le poids du papier. Des romans, lambeaux de prose déchirée, gisent piteusement au sol, éparpillés dans toute la pièce. Près du fauteuil s’élève une pile de feuilles, atteignant presque le plafond. Trente-quatre ans de notes, de comptes-rendus et de corrections. Irène a tout conservé. Chacune de ces pages lui rappelle un moment, un souvenir, un jour marquant, un cours particulier. Mais le sommet de la pile s’est effondré, recouvrant en partie le fauteuil. Irène a peine à s’y asseoir. Alors elle s’installe plutôt en tailleur, au milieu d’un plus petit monceau de débris.

Quand Samuel rend visite à Irène, il drape ses épaules de larges couvertures. Aussi loin qu’elle s’en souvienne il a toujours été frileux. Il est resté le même. Irène reconnaît encore dans ses yeux sa passion d’autrefois. Ensemble, ils débattent de Lamartine, du lac, de l’horloge de Baudelaire, ils envisagent toutes les façons de faire cesser l’écoulement dans le sablier. Irène est assise en tailleur, Samuel est allongé sur ses couvertures. Souvent, il se plaint d’être en manque d’inspiration. Une paire de chaussures trouées dégringole de la montagne de souvenirs devant eux, puis une roue de vélo, un ensemble de cintres. Ils n’y prêtent pas attention. Le temps s’arrête à chaque fois.

Lorsqu’elle dort, Irène aussi a froid. Dans sa chambre, l’un des carreaux de sa fenêtre est cassé. Là, elle ne se souvient pas comment c’est arrivé. D’ailleurs, la nuit, le plus souvent, Irène est éveillée. Sous le clair de lune, elle pense au professeur qui l’a remplacée, et au suivant qui le remplacera. Elle se demande si les murs de l’amphithéâtre sont restés les mêmes. Une reproduction du Zeus et Sémélé de Moreau, accrochée au fond de la pièce. « Force et honneur », devise placardée par les khâgneux près du tableau noir. Tous ces éléments ont forcément gardé leur place.

Samuel a le teint pâle. Voilà ce à quoi pense Irène. Elle a beau lui conseiller de sortir plus souvent, il refuse à chaque fois. Ou bien il requiert sa présence à ses côtés. Cette proposition rend Irène mal à l’aise. Depuis qu’elle n’enseigne plus les Lettres, elle ne trouve plus la force de sortir de chez elle. Dans le voisinage, tout a changé si vite. Les rues ne sont plus les mêmes. Irène a peur d’oublier. Alors elle continue d’entasser les souvenirs. Abat-jours, chaises de jardin, grilles de barbecue, cartons de déménagement, paniers de linge sale, piles de revues littéraires. Une nouvelle montagne s’élève dans la cuisine. Irène s’inquiète de l’état de son jeune protégé. Elle lui demande des nouvelles du monde. Mais il ne veut parler que de poésie. Il cite Hugo.
« Qu’il est doux d’être un cœur qui brûle comme un cierge,
Et de vivre, en toute saison,
Près de l’enfant Jésus et de la sainte Vierge
Dans une si belle maison ! »

Et puis il sourit.
Irène le voit encore dans l’amphithéâtre où elle donnait ses cours, installé devant elle, noircissant des feuilles à la chaîne, l’air triste et insatisfait. Il a l’air tellement apaisé aujourd’hui.

Un soir, il y a quatre mois, Samuel est sorti lassé de l’un de ses cours de Lettres. Il s’est aussitôt rendu dans sa chambre, où il s’est déshabillé, a plié soigneusement ses affaires, puis s’est allongé dans son lit. Avant de s’endormir, il a avalé deux plaquettes entières de comprimés d’aspirine, et un flacon de sirop pour la toux. Il ne s’est jamais réveillé.
Malgré cela, Irène apprécie et attend impatiemment ses visites. Dès qu’il se présente à elle, le poids sur sa poitrine s’allège et tout semble aller mieux. Chacune de ses venues est un moment d’éternité lui rappelant le passé, tous ces instants perdus qu’elle ne pourra jamais revivre.
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LES HISTOIRES DE RAC · il y a
Vous abordez ce sujet délicat avec beaucoup de pudeur... mais ça pique un peu les yeux !
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Thomas Lambert · il y a
C’est à dire ?
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M. Iraje · il y a
Sous le syndrome de Diogène se cache ici une belle poésie mélancolique avide de souvenir.
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Jennifer Marquié · il y a
Votre texte est beau : j’ai eu le sentiment d’une vie qui se désagrège sous le poids des objets en Le lisant.
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Thomas Lambert · il y a
Merci beaucoup :)
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Kolgard Sino · il y a
Texte très beau et sombre. Entre un personnage syllogomane et un écrivain qu'on sent dépressif, tout est là pour nous attristé. L'ambiance est bien rendu. Bravo !
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Thomas Lambert · il y a
Merci beaucoup, merci pour votre lecture :)
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B Marcheur · il y a
Quel univers! Comment vivre, ou plutôt survivre, dans un lieu aussi encombré, barricadé en quelque sorte?
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Thomas Lambert · il y a
Merci pour votre lecture :)
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Sylvie Talant · il y a
Je me dis parfois qu'il faut tuer les livres et les souvenirs qui s'y rattachent avant qu'il ne nous tuent. Ces envahissements de livres qui font ployer les étagères et en déversent le contenu au sol, je ne les connais que trop. L'analyse des faits et de la psychologie de la protagoniste est travaillée avec délicatesse et empathie. Un texte à la fois un peu effrayant, à la limite du fantastique, mais aussi tendre et très émouvant, bien écrit).
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Thomas Lambert · il y a
Merci pour votre commentaire Sylvie ça me fait très plaisir :)
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Rosa Carton · il y a
Quelle jolie histoire! Bravo :)
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Thomas Lambert · il y a
Merci :)
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Albane Charieau · il y a
Deux âmes seules qui aiment à se retrouver loin des autres. un très joli texte pour parler de la solitude.
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Thomas Lambert · il y a
Merci beaucoup Albane !
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Oliary Soa · il y a
C'est une belle histoire, bravo Thomas et merci !
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Thomas Lambert · il y a
Merci à vous pour ce commentaire :)
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Fred Panassac · il y a
L’histoire est désespérante, mais c’est fabuleusement raconté, j’adhère complètement au récit.
Cette professeure essaie de remplir le vide qu’a laissé dans sa vie son départ à la retraite après 34 ans d’enseignement en khâgne.
L’ancien étudiant trop romantique ne survit pas au choc du réel.
Le syndrome de Diogène est une maladie effrayante.

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Thomas Lambert · il y a
Merci de votre commentaire Fred, ça me touche beaucoup.
Le syndrome de Diogène est en effet une maladie terrible qui mériterait d'être mieux connue.

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