Debout

il y a
3 min
210
lectures
31
Qualifié
Image de 2017
- Debout !
Debout ? Je ne me souviens plus vraiment du nombre de fois où j'ai entendu ce mot, peu importe, là c'était une fois de plus.
Je me levais machinalement de mon amas de tissus et je me parais d'une splendide veste dont le charme était, je l'admet, peut-être un peu dissimulé par la membrane de bourbe séchée qui la recouvrait. J'enfilais mes chaussures dont le pitoyable état servait à sublimer le reste de mes habits, enfin, c'est ce que m'avais dit mon voisin de lit l'autre jour, mais je lui faisait confiance.
Une fois suffisamment réveillé, je sortis de nôtre taudis de fortune, et j'entrepris alors de rejoindre le chantier.
Je marchais dans le couloir principal quand je me rendis compte qu'il n'y avais personne mis à part moi, comment cela se faisait-il ? Étais je en retard, ou bien en avance ? Je décidai d'accélérer un peu.
Quand finalement j’aperçus la sortie, je ressentis une légère sensation d'anxiété, j'allais peut-être être puni ? Faisant de cette idée une raison de plus pour me dépêcher, je m'empressais donc d'ouvrir la porte, et, quelle ne fut pas ma surprise lorsque je découvris l'endroit totalement désert. Je restais quelques secondes sans bouger, je me contentais de contempler la pluie s'abattre sur le chantier et de l'écouter tomber sur des barreaux de fer.
Soudain, j'entendis une voix :
- Déjà debout ?
Un garde que je n'avais pas vu s'était approché et était en train de me regarder d'un air incrédule.
- Euh oui, dis-je l'air troublé.
-Très bien alors met toi au travail !
-Tout de suite.
Je pris une pelle, une pioche et je partis dans la zone où je travaillais habituellement.
Pourquoi suis-je debout ? Alors que je travaillais, cette question s'était soudainement immiscée dans mon esprit, était-ce mon imagination ? Ou bien peut-être me le suis-je ordonné à moi même, c'était quand déjà la dernière fois que ça m'était arrivé ? Alors que la pluie tombait inlassablement sur mon visage, je réfléchissais intensément à cette question, je ne saurais dire pourquoi, mais elle avait beaucoup d'importance à mes yeux. Après plusieurs minutes de réflexions je me rappelai tout à coup que la dernière fois où je me suis obligé à me lever c'était à ma toute dernière compétition de judo, alors que je n'avais que quinze ans, je me souvenais que mon professeur me criait dessus, il ne voulait pas que j'abandonne alors je me suis relevé et j'ai fini par gagner.
Je ne pouvais expliquer pourquoi ce souvenir avait ressurgit mais ce qui était sûr, c'est qu'il m'avait rendu un peu plus heureux, mais seulement pour quelques minutes.
Tout à coup, un cri vint me sortir de ma léthargie, un de mes compagnons de chambre était en train de se tordre de douleur, il tenait son pied, et en voyant la poutrelle qui était étendue à sa droite je déduisis qu'elle avait due lui tomber dessus. Un autre homme essaya d'aller lui porter secours mais un garde arriva et lui fit signe de retourner travailler. Il l’emmena à l'infirmerie, il aura droit à une heure et demie de repos puis il devra revenir. Je connaissais bien le règlement, cela faisait quatre ans que je travaillais ici.
Le reste de la journée se passa sans trop de complications, je pus m’arrêter
une trentaine de minutes avant les autres car j'étais venu beaucoup plus tôt qu'eux. En partant je pris mon morceau de pain journalier et je rejoignis nôtre chambre.
Une fois arrivé, je m'étalais sur mon lit, composé entre autre de morceaux de veste disposés sur un petit tas de terre et je me plongeai dans mes souvenirs, comment tout ça avait commencé ? Je me rappelle d'un soir en particulier, je rentrais chez moi et, au détour d'une ruelle, j'aperçus un jeune homme qui se faisait frapper par trois personnes, elles avaient l'air de lui en vouloir et moi je leur en voulait aussi, mais je n'ai rien fait. Ces dernières années furent marquées par de violentes tensions un peu partout dans le pays, une haine, de plus en plus forte se développait entre les communautés, les agressions en public se multipliaient et pourtant, personne ne daignait voir ce qui était en train de se passer, le chaos régnait et là encore, le monde se taisait, personne n'osait dire stop, personne ne s'est levé pour aller aider celui qui était tombé. Alors un beau jour, la guerre éclata, c'était inévitable. On a commencé à envoyer les hommes partir travailler et voilà comment j'en suis arrivé là, je ne sais pas ce qu'il est advenu de ma famille, je vais sûrement mourir ici, entouré de parfaits inconnus et je ne cesse de me poser des questions. J'aurais aimé que plus de gens se lèvent il y a cinq ans, mais c'est trop tard.
Alors dans le silence, une fois de plus, je m'endormis avec une larme qui coulait sur ma joue.
31

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,