De vivre

il y a
2 min
551
lectures
29
Qualifié
Recommandé

Elle contemple le paysage, la fenêtre largement ouverte. Le soleil dérive lentement derrière les buildings, sur cette terre qui paraît si lointaine et qui est pourtant si proche. La mélodie du trafic dense s’intensifie. Elle reste indifférente, habituée depuis si longtemps au bruit, et se contente d’observer, là-haut, tout là-haut. Son regard se dirige droit vers les tours élevées de la ville, là où tout est plus beau, plus fascinant, plus grandiose. Ici, la vie est sale et les trottoirs grouillent d’êtres abjects, de poubelles, d’espoirs écrasés par les coups de feu, les sirènes, les voitures carbonisées de haine. Ici, les immeubles ne rayonnent ni la nuit ni le jour, et sont bien souvent le théâtre de scènes sombres et macabres. Un spectacle de différente nature se joue de l’autre côté, au bout des lignes de métro qui relient deux mondes que tout oppose. De l’autre côté, même l’air semble être différent. Elle s’est longtemps imaginé changer de plateau, habiter ce quartier que tous ici appellent « la ville centrale », vivre quelque chose de bien différent, une vie qu’elle aurait au moins choisie.

Une main frappant à la porte l’extirpe subitement de sa contemplation. Le soleil disparu laisse des traînées de couleurs claires derrière lui ; la nuit recouvrira bientôt l’entièreté de la ville. Elle ferme la fenêtre et allume une petite lumière, créant ainsi une atmosphère tamisée. Elle soupire tout en s’encourageant silencieusement. La soirée s’annonce longue.

À quatre heures du matin, son travail terminé, elle monte enfin au septième ciel. Une cage d’escalier, inutilisée depuis des années, la conduit sur le toit de l’immeuble, espace secret révélant une vue imprenable sur la ville. Cela faisait quelques mois déjà qu’elle l’avait découverte, quelques mois qu’elle l’empruntait chaque nuit. Elle y montait pour s’aérer l’esprit, se dégourdir le corps. Là-haut, une force surnaturelle s’emparait d’elle, plus rien ne pouvait l’atteindre. Là-haut, elle n’était plus une femme-objet ; elle était plus belle que jamais, cheveux au vent et yeux écarquillés pour ne rater aucune miette du spectacle urbain qui s’offrait à elle. La ville était sa récompense alors qu’elle avait donné son corps pendant des heures. Des centaines d’illuminations disséminées sur cette scène géante faisaient exploser des étoiles dans ses yeux. Les bruits paraissaient soudain plus lointains. À ce moment-là, seulement à ce moment-là, elle aimait la vie. Elle aimait la ville. Petit havre de paix qui lui permettait à elle seule de s’élever, d’admirer, de prendre l’air, un peu d’air dans sa vie étouffée par les respirations qui s’introduisaient chaque nuit dans son lit. C’était si bon de s’évader de son appartement miteux qui gardait l’odeur des hommes qu’elle voulait oublier, si bon cet air dans ses poumons, si bon la vie quand on pouvait toucher les étoiles, grimper et ne penser à rien d’autre. En bas, ils transpiraient de désir pour elle et en haut, elle jouissait du paysage et des lumières. Une bien étrange sensation qu’elle éprouvait chaque fois, se sentir planer entre deux mondes, ciel et terre à portée de vue, les nuages pour l’accompagner dans ce voyage aux frontières infinies. Parfois, elle se sentait pousser des ailes, s’imaginait survoler la ville et s’enivrer de tous ses secrets. Alors qu’ils vidaient des litres d’alcool, elle était ivre de ce décor sans fin qui s’étalait sous ses yeux, dans lequel elle se réfugiait, ivre de vivre, ici, cette vie, cette ville. Tout était plus beau là-haut. Elle en oubliait son environnement sale et son quotidien misérable juste en dessous. Un peu d’air, chaque nuit, qui la maintenait en vie. Une dose d’espoir qui la poussait à se lever, affronter sa réalité pour venir s’enfermer dans sa bulle d’obscurité. Ils s’emparaient de son corps. Elle se reconstituait sur son toit.

Le soleil émerge lorsqu’elle décide enfin de redescendre. Huit heures du matin, elle n’a pas bougé. Les buildings et les routes se sont réveillés. La fatigue a profondément cerné son visage. Le froid matinal l’engourdit. Malgré tout, elle hésite encore quelques secondes. Mais les étoiles sont parties et sa réalité reprend vie sous ses pieds. Elle rejoint son passage secret et retourne s’enfermer dans son appartement, rêvant déjà à la nuit prochaine, sur son toit, son havre de paix dans lequel elle pourra de nouveau s’évader.

Recommandé
29

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Très très courts

Inconfort

Eliott Fields

Il pose son postérieur sur le béton dur
Ses pieds sur la troisième marche
Sort son paquet
Tire une cigarette
La porte à ses lèvres
L’allume
La nuit tombe et le vent s’introduit... [+]