De vivre

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Vivre pour écrire ou écrire pour vivre  [+]

Image de 1ère édition
Image de Très très court

Elle contemple le paysage, la fenêtre largement ouverte. Le soleil dérive lentement derrière les buildings, sur cette terre qui paraît si lointaine et qui est pourtant si proche. La mélodie du trafic dense s’intensifie. Elle reste indifférente, habituée depuis si longtemps au bruit, et se contente d’observer, là-haut, tout là-haut. Son regard se dirige droit vers les tours élevées de la ville, là où tout est plus beau, plus fascinant, plus grandiose. Ici, la vie est sale et les trottoirs grouillent d’êtres abjects, de poubelles, d’espoirs écrasés par les coups de feu, les sirènes, les voitures carbonisées de haine. Ici, les immeubles ne rayonnent ni la nuit ni le jour, et sont bien souvent le théâtre de scènes sombres et macabres. Un spectacle de différente nature se joue de l’autre côté, au bout des lignes de métro qui relient deux mondes que tout oppose. De l’autre côté, même l’air semble être différent. Elle s’est longtemps imaginé changer de plateau, habiter ce quartier que tous ici appellent « la ville centrale », vivre quelque chose de bien différent, une vie qu’elle aurait au moins choisie.

Une main frappant à la porte l’extirpe subitement de sa contemplation. Le soleil disparu laisse des traînées de couleurs claires derrière lui ; la nuit recouvrira bientôt l’entièreté de la ville. Elle ferme la fenêtre et allume une petite lumière, créant ainsi une atmosphère tamisée. Elle soupire tout en s’encourageant silencieusement. La soirée s’annonce longue.

À quatre heures du matin, son travail terminé, elle monte enfin au septième ciel. Une cage d’escalier, inutilisée depuis des années, la conduit sur le toit de l’immeuble, espace secret révélant une vue imprenable sur la ville. Cela faisait quelques mois déjà qu’elle l’avait découverte, quelques mois qu’elle l’empruntait chaque nuit. Elle y montait pour s’aérer l’esprit, se dégourdir le corps. Là-haut, une force surnaturelle s’emparait d’elle, plus rien ne pouvait l’atteindre. Là-haut, elle n’était plus une femme-objet ; elle était plus belle que jamais, cheveux au vent et yeux écarquillés pour ne rater aucune miette du spectacle urbain qui s’offrait à elle. La ville était sa récompense alors qu’elle avait donné son corps pendant des heures. Des centaines d’illuminations disséminées sur cette scène géante faisaient exploser des étoiles dans ses yeux. Les bruits paraissaient soudain plus lointains. À ce moment-là, seulement à ce moment-là, elle aimait la vie. Elle aimait la ville. Petit havre de paix qui lui permettait à elle seule de s’élever, d’admirer, de prendre l’air, un peu d’air dans sa vie étouffée par les respirations qui s’introduisaient chaque nuit dans son lit. C’était si bon de s’évader de son appartement miteux qui gardait l’odeur des hommes qu’elle voulait oublier, si bon cet air dans ses poumons, si bon la vie quand on pouvait toucher les étoiles, grimper et ne penser à rien d’autre. En bas, ils transpiraient de désir pour elle et en haut, elle jouissait du paysage et des lumières. Une bien étrange sensation qu’elle éprouvait chaque fois, se sentir planer entre deux mondes, ciel et terre à portée de vue, les nuages pour l’accompagner dans ce voyage aux frontières infinies. Parfois, elle se sentait pousser des ailes, s’imaginait survoler la ville et s’enivrer de tous ses secrets. Alors qu’ils vidaient des litres d’alcool, elle était ivre de ce décor sans fin qui s’étalait sous ses yeux, dans lequel elle se réfugiait, ivre de vivre, ici, cette vie, cette ville. Tout était plus beau là-haut. Elle en oubliait son environnement sale et son quotidien misérable juste en dessous. Un peu d’air, chaque nuit, qui la maintenait en vie. Une dose d’espoir qui la poussait à se lever, affronter sa réalité pour venir s’enfermer dans sa bulle d’obscurité. Ils s’emparaient de son corps. Elle se reconstituait sur son toit.

Le soleil émerge lorsqu’elle décide enfin de redescendre. Huit heures du matin, elle n’a pas bougé. Les buildings et les routes se sont réveillés. La fatigue a profondément cerné son visage. Le froid matinal l’engourdit. Malgré tout, elle hésite encore quelques secondes. Mais les étoiles sont parties et sa réalité reprend vie sous ses pieds. Elle rejoint son passage secret et retourne s’enfermer dans son appartement, rêvant déjà à la nuit prochaine, sur son toit, son havre de paix dans lequel elle pourra de nouveau s’évader.

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Gaelle Ghanem · il y a
Bravo Baya, j'adore votre style! Très beau, vous avez ma modeste voix, vous méritez bien plus!
Je vous invite à découvrir mon oeuvre: https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/noir-cest-noir-il-me-reste-lespoir

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Utilisateur désactivé · il y a
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François B. · il y a
Je ne comprends pas que votre nouvelle n'ait pas plus de succès. Je la trouve très puissante. On ne comprend pas (je n'ai pas compris) au début quelle est l'activité de cette femme, puis la réalité sordide apparait. Et pourtant il n'y a aucun misérabilisme dans votre texte, juste l'expression d'une aspiration à vivre ailleurs, autre chose. L'opposition entre la "ville centrale" idéalisée et le quotidien de votre héroïne est très bien rendue.
Mes voix, avec l'espoir de vous relire prochainement

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Baya Peixoto · il y a
Vos retours me touchent beaucoup, je vous en remercie! Je suis contente qu’elle plaise, à vous et quelques autres, je pense que c’est le principal. À bientôt, j’espère aussi lire vos avis sur mes prochains textes
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Ginette Flora Amouma · il y a
Deux univers différents , l'un ayant besoin de l'autre pour supporter les plus affligeantes blessures . Les mots s’opposent pour rendre plus saisissante cette division de l’être humain .
Un texte original .

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Josette Singer · il y a
Belle bouffée d'oxygène en ces temps de confinement
Bravo

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Keith Simmonds · il y a
Bravo poiur ce superbe moment de lecture, Baya ! Mon soutien !
Une invitation à découvrir “David contre Goliath” qui est également
en compétition pour le Prix Portez Haut les Couleurs 2020. Merci
d’avance et bon confinement paisible et créatif !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/david-contre-goliath-2

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Virginie Brisac · il y a
J'aime l'alternance de l'utilisation des mots dans un contexte bien réel puis de manière imagée, ce va et vient rend la lecture puissante.
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Baya Peixoto · il y a
Merci beaucoup!! :)

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