De soi à soi

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A tout instant, je sens ton improbable présence... Il y a tant de violence en toi ! Ton sang bout et mon cœur s’accélère. Tes yeux se plissent; je vois trouble. Parfois, je sens cette montagne de colère qui ne demande qu’à se déverser. Je m’imagine cette nuit froide, glaciale même, où tu pourrais l’emporter sur ma raison, m’exiler en de douloureuses terres inconnues. D’où me vient cette étrange intimité avec toi ? Je ne t’ai pas invitée. Tu t’imposes, avec tes exigences, tes terreurs. Ne peux-tu me laisser tranquille à la fin ? Des décennies au compteur. Plus de chefs pour m’empêcher de tourner en rond si tel est mon désir... Et tu es là, qui gâches mes journées, qui dilapides ce précieux temps avec tes incessantes demandes, ces nouveaux barreaux que tu dresses devant moi !

-- Cesse de me fuir. Je t’aime, infiniment, inlassablement. Comme jamais tu n’as été aimée... Comme tu rêves de l’être.

Mes poings se serrent, mes mâchoires aussi... Mes oreilles bourdonnent. Ah, si je pouvais la cogner, l’étrangler, cette invisible compagne. Non mais ! Elle n’a même pas daigné se présenter et la voilà qui tente de me jouer du violon.

-Ne fais pas ta mijaurée. Je t’aime. Oui, je t’aime et je ne vais pas te laisser gâcher ce temps ! Le mien. Le nôtre...

Elle ne manque vraiment pas d’air ! Et pourtant une petite et mystérieuse voix me souffle qu’elle dit vrai. Ses colères sont bien les miennes... Impétueusement, le fleuve salé des larmes vient d’ouvrir une porte étrange dont j’avais perdu les clés. Elle me dit qu’elle est heureuse que j’identifie enfin ma colère, notre colère...

Allons, un petit effort ! Écoute la haine qui gronde en toi... Oui, c’est elle depuis toujours, qui t’enferme dans un océan de culpabilité...

Wow ! Elle exagère, vraiment ! Je me sens comme prise au piège soudain... Quel est ce mur infranchissable qui se dresse devant moi ? Et la voici qui me répète inlassablement qu’elle campe là depuis des lustres, des vies, et que je suis bien la seule à pouvoir lui ouvrir l’horizon, à être capable de détruire ce mur.

Allez, un peu de courage. Souviens-toi ! Nous avons si souvent crié notre amour au monde, en mots tendres et feutrés. Je suis, tu es cette voix de femme qui tente d’éclore depuis si longtemps... Souviens-toi de cette nuit, il y a quelques siècles déjà, où nous nous étions levées pour composer une ode à la lune. Cette heure d’innocence absolue où ton père t’avait jetée au fond d’une cellule de couvent pour éteindre à jamais l’écho de ta voix. Souviens-toi ! Tu l’avais haï, tu t’étais haïe de n’avoir su fuir à temps et puis tu avais fini par haïr ce Dieu qui t’enfermait là et qui pourtant débordait d’amour pour toi, souffrait avec toi. Souviens-toi de cette immense envie de tout saccager qui s’était emparée de toi... Accueille mes renoncements d’alors, l’immense impuissance qui m’avait si longtemps plongée dans la détresse et le silence...

Et puis tu es née, nous sommes nées de nouveau... Très jeune tu as voulu écrire... Tu jetais en de noirs poèmes ces peurs, ces colères qui étaient tiennes aussi, ces mots qui n’intéressaient personne... Et puis tu t’es tue. Tu t’es rêvée moniale, amoureuse et aimée... Christ n’était-il pas le seul à pouvoir se pencher sur cette fillette, née par effraction et qui avait provoqué le mariage de gens qui ne s’aimaient pas ? Une nouvelle fois, le couvent aurait pu nous permettre de survivre, pas de vivre, pas de crier notre amour. Tout cela, tu l’as toujours su. Et tu as tout fait pour l’oublier. Toi cette enfant non désirée, toi le petit grain de sable perdu dans l’océan des vies ratées, tu ne pouvais participer à l’enchantement du monde... Tu t’es tue toi aussi...Nous avons de nouveau choisi le sacrifice, ce dévouement infini et pathétique aux autres. Cet espoir fou qu’il en surgirait un peu d’amour, quelques instants de tendresse... Notre sentiment d’impuissance t’empêcha de nouveau d’être mère. Nous avions refermé les sources de toute fécondité. Travailler pour oublier, travailler jusqu’à l’épuisement, jusqu’à mourir peut-être.

J’avoue, je t’ai parfois brisée... Oui j’ai voulu chacun de tes accidents, chacune de tes maladies, ton divorce et même chacun de tes deuils... Sache que chaque fois, je t’ai avec beaucoup d’amour, protégée de ta propre haine...D’où crois-tu que te vienne ce besoin d’honorer le chant d’un oiseau, le vol d’un papillon, la rudesse si vibrante d’un tronc d’arbre ? Pourquoi crois-tu qu’il t’ai été donné depuis quelques mois de communiquer avec les modestes fourmis, de dialoguer avec les oiseaux ? D’où penses-tu que viennent ces mots simples qui t’éveillent en pleine nuit pour venir éclore joyeusement sur ton clavier ? Qui diffuse ces doux parfums chaque fois que tu fais un pas vers toi, un pas vers moi ?

Pourquoi t’imagines-tu que j’ai placé cet étrange animal, si tendre et si peureux, sur ta route ? Non tu n’as pas rêvé, il a bien cherché à se fondre en toi. Il sait lire la profondeur de ton cœur et il te l’enseignera. Un pas après l’autre, il t’apprendra à oublier tes peurs, la plupart de tes peurs. Il te fera découvrir qu’il est de multiples moyens de manifester sa fécondité, de permettre aux miracles d’advenir. Regarde-le s’abreuver de ton amour et oser un peu plus chaque jour courir vers sa magnificence... Il t’est une âme-sœur, un splendide miroir... Je t’en enverrai d’autres. Te voici presque prête à les accueillir. Pardonne tes fuites, elles t’ont beaucoup appris. Tu ne serais pas l’être sensible que te voici devenue si tu n’avais commis toutes ces erreurs... Remercie ces parts d’ombre. Sans elles, tu ne pourrais pardonner et encore moins laisser fleurir ces phrases qui permettront à d’autres âmes, de s’autoriser enfin à s’épanouir, pour le bien de tous. Aime-toi, aime-toi follement pour permettre à d’autres d’apprendre à s’aimer. Trace pour toi-même ce chemin si léger dont tu rêves depuis si longtemps. Ose le partager au monde pour permettre à d’autres de l’emprunter à leur tour et de le recréer à leur manière. Quelqu’un viendra sans doute danser avec toi en ces paysages de l’innocence retrouvée, de l’amour enfin reconnu pour tout ce qui est...

La fête est ici et maintenant. Ecris ces mots, ce trésor dont chacun usera librement. Tu ne sauras pas et qu’importe. L’Un tisse sa toile et sourit.
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Jean-Baptiste van Dyck · il y a
Très joli TTC, une histoire très bien écrite ! Bravo, Babette ! Je vous invite à découvrir et à soutenir mon texte «  You Hanoï Me Part 2 » en lice pour la finale poésie !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/you-hanoi-me-part-

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Nadine Gazonneau · il y a
Un beau voyage intérieur , Votre texte dégage une immense émotion . Je crois que le partage , l'échange , c'est donner de soi pour découvrir l'autre ; Je vous accueille volontiers sur ma page . . Merci à vous .
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Babette Dalamarre · il y a
Merci pour ce commentaire qui me touche, bonheur de se savoir comprise . Je me rends tout à l'heure sur votre page.
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Pascal Depresle · il y a
Emouvant, touchant, beau, c'est ce qui vient après la lecture. Mes voix. Aimerez vous "l'invitation" et "reflets" ? Ou Tropique dans un tout autre genre.
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Linaka · il y a
Votre texte est très touchant. Mon autre côté à moi est en poésie, si le coeur vous en dit.
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Babette Dalamarre · il y a
Merci Linaka. Je vais m'offrir un petit détour en poésie.
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Yann Suerte · il y a
Un mot, un seul: superbe. Vos mots m’ont touché.Merci de ce partage...Et si vos heures vous y emportent, n’hésitez pas à vous arrêter un instant à ma Place du Tertre. Amicalement, Yann
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Marie · il y a
Un cheminement émouvant !
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Babette Dalamarre · il y a
Merci Marie, je suis touchée. Je reviens découvrir vos textes demain .
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Nualmel · il y a
Cette matinale a surgi à un moment où ces mots devaient faire surface. Ils ont de la force vos mots. J'y ai senti de la détresse, de la colère, et surtout la force de vie qui veut vous faire émerger. J'ai aimé la puissance du texte, j'ai quand même l'impression qu'il reste du chemin à faire pour écrire sans se laisser submerger. Je crois que je connais un peu ce chemin. Suivez le vôtre. Des pépites à venir !
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Babette Dalamarre · il y a
Merci à vous pour vos encouragements et vos critiques constructives. Un un beau cadeau. Je reviens vers vous demain pour découvrir deux ou trois de vos textes.
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Mjo · il y a
Un très beau , puissant et "thérapeutique" dialogue intérieur . Bravo! mes voix.
Si le coeur vous en dit je vous invite à lire :"Point de côté"

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Babette Dalamarre · il y a
Merci à vous. Je reviens demain découvrir votre texte avec intérêt. Bonne soirée!
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Virgo34 · il y a
Un beau texte plein de mélancolie et d'amour.
Je vous invite à découvrir mon "rêve d'ailleurs", en cavale aussi dans la Matinale.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/reve-dailleurs-pantoum

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Babette Dalamarre · il y a
Merci beaucoup. Je sors d'une semaine un peu difficile mais je reviens avec plaisir vers votre texte demain.
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Virgo34 · il y a
Merci à vous.
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Keith Simmonds · il y a
Bravo, Babette, pour cette belle philosophie pour la vie ! Mes votes ! Une invitation à lire et soutenir “ De l’Autre Côté de Notre Monde” qui est en lice pour la Matinale en Cavale, 5ème edition. Merci d’avance et bonne journée!
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Babette Dalamarre · il y a
J'y vais de ce pas, merci pour vos encouragements.
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Keith Simmonds · il y a
Bonjour Babette, mon récit, “Croisière”, est en compétition pour le Prix 2017 Imaginarius. Une invitation à le lire et le soutenir si vous l’aimez ! Merci d’avance et bonne journée !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/croisiere-2

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Keith Simmonds · il y a
Bonsoir, Babette ! Grâce à vos votes, “De l’Autre Côté de Notre Monde” est en Finale pour la Matinale en cavale. Une invitation à confirmer votre soutien si vous l’aimez toujours ! Merci d’avance et bonne soirée !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/de-l-autre-cote-de-notre-monde

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Babette Dalamarre · il y a
c'est fait et avec plaisir, bonne journée.
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Keith Simmonds · il y a
Merci bien, Babette !