de silences et de regards

il y a
2 min
33
lectures
1

Bonjour, salariée à temps plein de l'action sociale, investie au n iveau associatif local, mere de 3 ados et jeunes adultes, je joue au théâtre depuis quelques années... Passionnée des mots, de  [+]

Elle était là, assise, dans un silence pudique qui la rendait transparente... elle attendait dans ce hall d’accueil trop grand, trop lumineux, trop plein d’inconnus qui partageaient la même attente impatiente et résignée... lorsque j’ai appelé son nom, elle s’est levé en silence, a rassemblé ses affaires, quelques papiers, a remis en place du bout des doigts une mèche de cheveux ébouriffés sur le front du petit homme, pour se donner une contenance, pour faire ce qu’elle fait depuis des mois...être mère...
Elle s’est assise, l’a pris sur les genoux et a sorti de son « sac a gamin » une pochette de couleurs, un petit bloc de papier fatigué d’être trop manipulé, une petite voiture rouge et elle a dit « sois sage, ça va aller vite, après nous irons au parc »...
Moi, j’ai brisé cette intimité en disant a l’enfant que j’allais « parler un peu avec maman, et qu’après ils iraient jouer ».. Il m’a offert un regard lumineux et rieur, avide déjà de graviers, d’herbe verte et de glissades sur le toboggan métallique du parc...
Alors elle m’a observée au détour d’un regard furtif, guettant mes doigts qui couraient sur le clavier, essayant d’associer mentalement les lettres que je martelais, qu ‘elle lisait à l’ envers, pour en faire des phonèmes, puis des mots, puis des phrases, et y mettre du sens...
Son attitude était grave et son rimel a coulé un peu, en silence... elle a bien essayé de faire semblant, de se contenir, de ne pas être dans l’émotion qui la rongeait. Elle a, de nouveau, touché la soie blonde de la tête agitée qui gesticulait et battait un rythme silencieux pour nous. Moi j’ai juste arrêté de faire danser mes doigts, j’ai posé mes mains sur cette table, fermement mais avec douceur. De mon regard aiguisé à la misère et à la peur, j’ai attrapé son regard vide. Elle s’y est accroché un instant, puis a regardé ses mains qui tordaient un morceau de tissu élimé par trop de succions et de lavages.
Entretien technique : questions ouvertes, questions fermées, encouragements d’un son ou d’un « oui » et « je comprends », reformulation, question ouverte de nouveau... question fermée... l’enfant s’est agité, il avait soif. Il a brisé de sa voix rieuse la bulle de confiance que j’essayais d’instaurer, et dans laquelle enfin elle acceptait d’entrer...
Elle a repris son souffle et un semblant de contenance en fouillant dans son sac à la recherche de la petite bouteille de jus de fruit. Il aidait, de sa petite main potelée, sortant tour à tour un trousseau de clé, un paquet de chewing gum, un mascara... puis il a bu, goulûment, deux gorgées dégoulinantes sur son maillot bleu ciel... elle a fermé la bouteille, essuyé la bouche, installé le garçonnet sur ses genoux, puis m’a fixé de nouveau, m’indiquant du regard qu’elle était prête.
Nous avons repris notre échange et reconstruit très vite la bulle. Un collègue est passé derrière elle dans le couloir, en silence. Il connait ces moments précieux mais si fragiles. Il n’a pas fait de bruit, n’a rien dérangé... J’ai vu sa silhouette dans mon champ de vision en arrière-plan alors que je ne regardais qu’elle, pour ne pas la perdre, pour ne pas rompre le fil fragile qu’elle avait tissé pour dire son histoire.
Elle parlait de « lui », d’ « il » sans jamais le nommer. Elle regardait la nuque de son petit enfant calme sur ses genoux, de peur qu’il ne comprenne ce qui se jouait dans mon bureau... de peur qu’il entende et répète, ce soir au diner, quand « il » lui demanderait « alors bonhomme, qu’as-tu fait avec maman aujourd’hui? »... « on est allé dans le bureau de la dame et maman lui a parlé de quand tu cries beaucoup »...
Et puis nous avons fixé un autre rendez-vous, quelques jours après...je lui ai tendu une carte avec mon numéro de téléphone. Elle l’a glissé dans son sac, a rassemblé les couleurs, le petit carnet abimé, la voiture rouge et le morceau de tissu élimé... elle a passé les doigts dans les cheveux de l’enfant, par reflexe maternel et protecteur, et pour trouver de la douceur aussi...Je l‘ai raccompagnée dans le hall toujours trop grand, trop lumineux, ou d’autres attendaient de venir, quelques minutes, chercher du réconfort, du secours, une solution...
1

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Très très courts

La fontaine

Pierre Lieutaud

J’étais là, près de la fontaine de galets aux trois bouches de bronze qui riaient le jour, la nuit, sous la neige des hivers, le soleil des étés aux odeurs de fougères et de menthe, j’étais ... [+]