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De retour

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Ciruja

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Je ne suis rien. Rien qu’une silhouette claire, ce soir là, à la terrasse d’un café, perdue dans la fumée des cigarettes et l’amertume de la bière. Je m’appelle Vidal, j’étais parti il y a un an, un siècle presque. C’est fou ce qu’une ville peut changer en douze mois, les gens ne vous connaissent plus, il y a de nouvelles têtes, un nouveau rythme, de nouvelles modes et il faut raccrocher un wagon qui file à tombeau ouvert.
Le serveur ne me regardait même pas, je fouillais maladroitement mes poches, je disposais en tout et pour tout de cinq euros. Trois café et après le grand vide.
A ma montre, il était sept heures du soir, les chaînes d’informations en continu crachaient au loin ses nouvelles alarmantes : un coup d’état au Centrafrique, l’euro qui perd de sa valeur, le chômage qui augmentait, le retour de Sarkozy, la guerre en Irak et en Syrie, l’affreux Poutine et les affres de la corruption ordinaire en démocratie.
A la fin, je parvenais à ne saisir que les sons sans le signifiant, c’était une suite de mots ponctuée de musiques assourdissantes qui se rythmaient parfaitement avec le bruit du percolateur et le son des verres qui s’entrechoquaient, les bottes qui claquaient dans les flaques d’eau et les rayons vibrants des vélos urbains. Ma chaise était trop large pour moi, je n’arrêtais pas de bouger sur mon séant pour trouver une contenance acceptable et décontractée.
Sept heures trente, je n’avais plus de monnaie mais l’homme que j’attendais fit enfin son apparition : grand, fin, le crâne rasé, la peau mate, il respirait la force et la conviction. Il avait sur lui une garde robe qui évoquait plus le chef d’entreprise que le commercial qu’il était. Il me jeta un clin d’œil et vint à ma rencontre : «  Alors, Gringo, déjà de retour ? »
Je m’attendais à cette question, je la redoutais et en même temps, je l’espérais, comme pour me débarrasser d’un grand poids et d’une faute. La culpabilité du perdant m’écrasait.
- Qu’est-ce que tu racontes ? il me regardait avec envie et curiosité, Marc avait toujours eu le goût de la connaissance et de l’anecdote, tout l’intéressait, il posait sans arrêt des

questions sans pour autant changer de vie. Il se contentait de ce qu’il avait mais Gardait toujours un œil sur la planète. C’était un esprit réaliste qui savait placer les choses sur la carte de l’existence.
- Comment dire ? je devais peser mes mots, ma tasse était vide et je n’avais plus que de la mitraille rouge dans mes poches. Je tâtais ma soucoupe et cherchait des mots, des explications sans pour autant me plaindre, disons que ce n’est pas exactement comme tu le pensais.
- Comme je le pensais ? C’est à dire ? J’espère qu’un jour, tu m’emmèneras dans ta Pampa ? Tu m’avais promis, tu n’as pas oublié ?
- Je suis de retour, Marc.
- Définitivement ?, il commanda deux cafés, et paya tout de suite, il était plus tendu et son sourire avait disparu, pourtant cela avait l’air de te plaire. Ça n’a pas marché alors ?
- Non, l’échec était limpide, il n’y avait rien à rajouter et pourtant..., non, rien n’a marché, j’ai fait des cours, vendu des fruits et légumes dans les marchés, tâté du dollar au marché noir, j’ai même gardé des chiens pour les femmes de la haute mais à chaque fois, cela aboutissait au néant. C’étaient des grands projets, des plans sur la lune et à la fin, tout s’évanouissait. J’ai cherché dans toutes les directions mais quand tu n’as pas de statut et de relations, tu es mort dans ce pays.
- Et la famille de ta femme, elle ne t’a pas donné un coup de main ?
- Pour manger et loger oui, mais pour le reste, il ne pouvait pas faire grand-chose.
- Tu étais pourtant plein d’espoir pour ce nouveau monde qui n’attendait que toi. Les grands espaces, les Andes, le vin, le soleil, le football. Rien que d’y penser, j’ai envie de prendre un cheval et de partir au galop, il m’envoya une claque dans le dos qui me fit sursauter, bienvenue au pays donc !!!
- Merci, j’avais manqué de tomber de ma chaise mais bon, Marc avait toujours été brutal et physique, c’était sa façon de marquer son territoire et de montrer qui il était.
- Tu vas faire quoi ?




- Justement, je me demandais si tu n’avais pas entendu parler de plan boulot parce que j’ai lâché le mien il y a douze mois.
- Tu les as rappelés ?
- J’ai laissé un message et j’attends la réponse.
- Chez nous, c’est tendu, on n’achète plus autant d’or qu’avant, j’ai l’impression que la France s’est vidé de son trésor entre 2008 et 2014. Beaucoup de concurrents ferment maintenant et il y a moins d’oseille à se faire. Ce n’est plus la grande époque. Je te conseille d’aller voir du côté de la cigarette électronique, ça pousse comme des champignons, tout le monde s’y est mis à Paris et en banlieue, c’est la nouvelle frontière ! Tu as de quoi voir venir ?
- Un peu, le sentant un peu soupçonneux et sur la défensive, je ne lui avais pas expliqué en profondeur ma situation qui était loin d’être florissante, j’en conviens. J’avais claqué toutes mes économies dans ce voyage à l’autre bout du monde. Les temps allaient être bien durs dans la ville froide et grise qui ne pardonne rien aux esprits imprudents.
Huit heures sonnaient sur la vieille horloge de ce café populaire du quartier Saint-Lazare, les cadres partaient rejoindre leurs pénates, Marc devait faire de même. Il me claqua une bise sans me regarder dans les yeux et me souhaita bonne chance.
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Miraje · il y a
Comme les prémices d'une nouvelle histoire à venir. J'attends la suite ...
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Dolotarasse · il y a
L'herbe n'est pas toujours plus verte ailleurs ;-).
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YaZaPirsig · il y a
Ça sent le vécu ;)
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