De porte en porte

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Séb, Mimi et Jér se connaissaient depuis tout petit. Depuis qu’ils s’étaient rencontrés en CP, ils ne se quittaient plus. Tous les ans, ils se suivaient de classe en classe et grandissaient ensemble. Ils faisaient partis de la même équipe de foot, jouaient aux mêmes jeux, dormaient les uns chez les autres, se lançaient des défis tantôt marrants, tantôt un brin dangereux et stupides, mais toujours sans grande conséquence.

Pourtant, ce week-end, ils s’apprêtaient à faire la connerie de trop, celle qui les forcerait à se quitter jusqu’à ce qu’ils puissent enfin se retrouver, pour la porte.

“T’es sûr que c’est par là Mimi ?” demanda Séb une énième fois, anxieux.
“Mais oui, t’inquiètes, on y est presque. Arrête de flipper comme ça !” répondit Michael qui n’était pas plus rassuré.
“Vos gueules les gars, on sait jamais. Maintenant on la ferme et on se dépêche” dit Jérémy, pressé de retrouver la chambre de Mimi où ils pourraient jouer à la PS4 et fumer des “pét”. Pour une fois qu’ils avaient la maison pour eux tout seuls, il fallait en profiter un max ! Pas la peine de s’éterniser, le coin était assez glauque comme ça.

Il faisait nuit et la Lune était pleine. Afin de ne pas se faire repérer, ils avaient décidé de passer par la forêt. Bien qu’ils l’aient déjà arpentée de long en large, ils l’avaient toujours fait en plein jour. La nuit, c’était différent. Le moindre bruit prenait une ampleur insoupçonnée et renforçait le sentiment d’oppression qui ne les quittait pas.

Les trois garçons finirent le trajet en silence et atteignirent le champ de maïs qui bordait la maison. Comme prévu, aucune lumière n’était allumée et tout était calme. Soulagés, ils allaient pouvoir mettre à exécution leur plan. Quand leur prof de français reviendrait de son week-end, ça lui foutrait un bon malaise qui lui ferait fermer un peu sa gueule.

En début de semaine, au détour d’un couloir, elle leur avait glissé discrètement : “Trop dommage que vous deviez réviser ce week-end pour votre brevet, ça aurait été cool qu’on aille ensemble aux Solidays. Moi je dormirais sur place ! Je vais essayer de rentrer sans trop chopper de MST !”. Comme à son habitude, elle les avait laissés là, à demi interloqués, à demi excités par ce qu’elle venait de dire. Dépités, ils avaient tout de même maté son cul qu’elle roulait outrageusement tandis qu’elle s’éloignait.

“Quelle salope, encore à nous aguicher et se foutre de nos gueules. On sait très bien que c’est elle qui nous a saqués et qu’on va retaper. Putain, elle me fout trop le seum” avait dit Michael.
“Faut qu’elle paye putain, elle peut pas s’en tirer comme ça. Elle s’est foutue de nous toute l’année. Elle nous chauffe un max puis elle nous colle, soi-disant qu’on la mate la garce. Ou alors elle nous susurre des encouragements puis elle nous colle 0 et la honte devant tout le monde. J’en peux plus d’elle. Putain de merde, je regrette la vieille Bertholot” avait répondu Jérémy.
Après un temps de silence, Séb avait dit : “elle va payer les gars... j’ai un plan”.

Après une courte hésitation, ils se faufilèrent jusqu’au milieu du champ, légèrement courbés, pour que les rares voitures qui arpentaient la nationale ne les repèrent pas. Ils sortirent les planches, la ficelle et le schéma qu’ils devaient suivre puis s’attelèrent à la tâche.

En cours de maths, avec Monsieur Ranvier, ils avaient étudié un drôle de symbole ésotérique. “Ce symbole possède un grand pouvoir et des propriétés géométriques fascinantes” avait-il dit. Anthony Ranvier était arrivé l’année précédente. Il détonnait un max entre son look mi-hippie, mi-métaleux et ses nombreux tatouages. Mais au-delà de sa drôle d’apparence, c’était sans aucun doute leur prof le plus sympa. Contrairement à Julie Morel aka Julie la Morue aka Julie leur connasse de prof de français, lui les respecter et les aider à progresser. Et puis, étudier les maths en se servant d’autres supports que les éternels triangles, carrés et losanges, ça rendait le cours stimulant.

Encore quelques traits à tracer par-ci, par-là et l’ouvrage serait achevé. Dans l’ensemble, ils s’étaient pas mal démerdés.

“Comment elle va flipper grave l’autre ! J’ai hâte de voir sa gueule lundi matin” avait dit Michael, surexcité.
“Chut ! Vous avez entendu ?” répondit Séb.
“Quoi ?” demanda Jérémy.
“À l’instant, un bruit sourd dans la forêt...” dit Séb.
“Putain c’est pas drôle, ferme là y’a rien dans la forêt, fait juste nuit. T’es con ou quoi, on a pas besoin ça. On termine et on se casse. De toute façon y’a quasi plus rien à faire.” répondit Michael.

Séb sonda la pénombre du bois sans rien distinguer et n’entendit plus rien de suspect. Laissant Mimi et Jér s’occupaient des derniers détails, il rangea les affaires et s’assura qu’ils ne laissaient rien permettant de remonter jusqu’à eux.

À l’instant même où le dessin fût achevé, une voiture s’arrêta près du champ. Les trois garçons ne la remarquèrent pas tout de suite, mais une silhouette sombre s’approchait doucement d’eux. Pas après pas, elle dévora l’espace aussi discrètement que possible.

“Ça va les mecs, je vous dérange pas trop j’espère !” cria la silhouette.

Dans un silence de mort, leur coeur rata quelques battements puis les garçons gorgés d’adrénaline se mirent à courir en direction de la forêt. Leur cerveau reptilien avait pris les commandes. Tout leur corps ne désirait plus qu’une chose : fuir.

Derrière eux la silhouette sombre ne les lâchait pas. Ils leur semblaient entendre son souffle, ou plutôt son râle, rauque, grave, immonde et surtout bien trop proche d’eux.

Ils s’enfoncèrent dans la forêt sans faire attention à leur destination. Tout autour d’eux d’autres bruits s’élevèrent alors : des cris, des insultes à leur encontre, des rugissements de bête féroce, et d’autres sons atroces comme le craquement lourd d’une grosse branche (ou d’un os ?)

“On va vous tuer !”, “vous êtes foutus”, “je vais vous crever lentement”, “vous pouvez pas vous enfuir”, “vous avez fait la plus grosse erreur de votre vie”, “trop tard pour pleurer hahaha”, “elle où maman hein ?”

Plus rien ne comptait, il fallait sortir de cet enfer. Les garçons couraient en pleurant, au hasard. Après quelques minutes, ils finirent par tomber sur une étrange petite clairière. Un rond presque parfait au centre duquel une porte noire les attendait.

Chaque recoin de la clairière leur hurlait dessus. Dans le pénombre, ils pouvait nettement distinguer des yeux et des crocs. Paralysés par la terreur, ils n’esquissèrent pas un geste. Au loin dans la forêt des tambours se mirent à retentirent. Les hurlements se firent plus féroces encore.

Sans s’en rendre compte, ils s’étaient rapprochés de la porte. Alors ils l’entendirent murmurait : “Ouvrez-moi... vous savez que vous n’avez pas le choix, alors ouvrez... ouvrez ou vous mourrez dans d’atroces souffrances... ouvrez, j’ai si faim...”.

Même si leur instinct crier le contraire, ils franchirent l’encadrement de la porte et se laissèrent happer par sa noirceur. Aussitôt les bruits se turent. Le calvaire était terminé, ils le savaient. Mais quel prix venaient-ils de payer ?

Anthony et Julie sourirent. Leur calvaire à eux aussi prenait fin. La porte s’était nourrie, peu importait comment.

Au cours des années qui suivirent, les meilleurs amis du monde s’étaient perdus de vue. Le fait d’être ensemble les poussait à se remémorer cette terrible nuit. Chacun d’entre eux avait continué à fuir dans une direction différente. La parade fonctionna un temps et ils oublièrent un peu leurs tourments.

Un soir en rentrant comme d’habitude tard du boulot, Séb, trop occupé par ses pensées, n’avait pas fait attention à son trajet. Au détour d’une ruelle sombre, la chair de poule sur sa nuque, il s’arrêta, les yeux rivés sur ses chaussures. Il ne voulait pas lever la tête. Il savait déjà ce qu’il verrait. Son calvaire ne faisait en réalité que commencer. À quelques pas de lui, Jér et Mimi l’attendaient.

La porte avait de nouveau faim et ils ne pouvaient plus fuir.
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Cristo R · il y a
Votre histoire est intrigante riche mais confuse. L'écriture est intéressante car c'est le parler vrai des classes d'élèves (discutable mais c'est ainsi). Vous avez parfaitement répondu aux interrogations de Chateaubrillante, ce qui permet de mieux comprendre l'histoire.
Je vote ** pour vous encourager à reprendre le texte pour le rendre plus clair sur la fin.

Ma cavale https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-mort-un-point-cest-tout

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Sebastian Ramos · il y a
Je vous remercie pour votre lecture ainsi que pour vos encouragements qui me vont droit au cœur :) Merci pour votre texte que j'ai pris plaisir à lire. J'aime l'astrophysique et j'aime, comme vous, me bâtir une croyance sur le sens de nos vies et sur la grande inconnue qu'est la mort. J'aime l'idée de devenir une étoile pleine d'amour qui brillerait dans le ciel. J'aime aussi votre manière de dire que la mort n'existe pas, qu'elle n'est pas tangible. Elle est comme l'ombre que projette un objet, une absence de lumière. Néanmoins je reste effrayé par sa venue... mais à la lecture de votre texte, j'imagine qu'en réalité le plus effrayant ce n'est pas la mort en elle-même, mais l'anticipation de sa venue et sans doute la certitude écrasante de notre disparition prochaine. Peut-être que notre conception de la mort en tant que "fin" nous empêche d'apprécier, à sa juste valeur, cette étape naturelle de la vie. Bref je m'égare un peu ^^ en tout cas, merci pour votre texte, j'apprécie qu'il me fasse autant réfléchir !
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Aicha Mahieddine · il y a
J'ai aimé ton texte, mes 3 voix pour toi, sebastien !
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Sebastian Ramos · il y a
C'est très gentil ! Merci à vous :)
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Chateau briante · il y a
je n'ai pas bien compris la trame de votre récit
une prof de français aguicheuse, allumeuse et perverse
3 de ses élèves lui préparent un mauvais tour

c'est ensuite que je me perds :
vont-ils fabriquer un pentagramme sur sa porte ?
quelle est cette ombre qui les poursuit ?
quel prix venaient-ils de payer ?
que signifie cette porte qui a faim ?
qui est Anthony ? le compagnon de Julie ? et pourquoi leur calvaire est-il enfin terminé ?
désolée de vous poser tant de questions, mais c'est une marque d'intérêt, plus que toute autre chose
si vous avez un peu de temps pour me répondre
merci

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Sebastian Ramos · il y a
Bonjour Chateaubriante !

Tout d'abord merci beaucoup d'avoir lu et d'avoir posté ce commentaire :) C'est très gentil de votre part et ça me fait extrêmement plaisir !

Avant de répondre aux différentes questions, je voudrais dire que je me suis perdu dans mon récit. C'est la première fois que je me prêtais à ce genre d'exercice et je ne pensais pas que 8000 caractères, faisaient si court ^^ Après coup, j'aurais voulu développer beaucoup moins de choses, aller à l'essentiel et ne dérouler qu'une idée ! La prochaine fois, je ferais simple :)

"vont-ils fabriquer un pentagramme sur sa porte ?" --> dans mon idée ils dessinaient un crop circle dans le champ d'à côté, mais qui représentait un symbole ésotérique dangereux. D'où la ficelle et les planches et le schéma

"quelle est cette ombre qui les poursuit ?" --> je n'ai pas eu le temps de bien l'amener. Elle est censée apparaître soudainement une fois qu'ils ont fini le tracé. Ils se sont fait piéger et l'ombre les poursuit alors

"quel prix venaient-ils de payer ?" --> j'avoue que faute de temps, j'ai du abrégé. Je ne voulais pas que la porte les tue, mais qu'elle les transforme. La porte étant une délimitation entre un dedans et un dehors, elle faisait office de symbole pour délimiter le avant / après. Ils n'allaient pas payer physiquement mais mentalement. Mais au moment d'arriver à la porte, j'ai vu qu'il ne restait quasi plus rien à écrire :/

"que signifie cette porte qui a faim ?" --> la porte c'est la gueule du démon qu'ils ont invoqué et qui se nourrit d'eux. Donc elle a faim et en quelques sortes les dévore

"qui est Anthony ?" le compagnon de Julie ? --> dans l'idée oui. Je voulais approfondir le fait qu'il soit arrivé 1 an plus tôt qu'elle, qu'il était là pour repérer les futurs cibles. Que son approche était la gentillesse et le fait d'être amical. Il aurait alors pu piéger les garçons en les montant contre Julie. Mais Julie est en fait sa compagne, même si personne ne s'en doute. Elle est arrivée juste cette année et joue le rôle de méchante. elle pousse à bout les garçons et Anthony les manipule délicatement toute l'année aussi.

"et pourquoi leur calvaire est-il enfin terminé ?" --> ils étaient soumis à la porte et devait la nourrir à leur tour. Mais après coup je n'ai pas vriament aimé cette histoire de soumission. C'était trop léger et si la seule ambition de la porte c'est de temps en temps d'avaler de nouvelles personnes, pourquoi faire ça dans l'horreur ? Il suffit de demander à quelqu'un de passer par là et basta.

Encore merci pour votre intérêt :) Si vous avez d'autres questions, je serai ravi d'y répondre

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Chateau briante · il y a
merci beaucoup Sébastien de vos réponses
je relis votre texte ce matin à la lumière de vos explications et j'en saisis le sens
j'aime l'idée que les monstres sont parfois tous simplement des familiers, monstres malgré eux -qui plus est- puisque devenus esclaves et pourvoyeurs de victimes de forces obscures