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De mon ombre à toutes les autres

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Eric Françonnet

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FINALISTE
Sélection Public

J'ai perdu ma moitié. J'ai perdu mon ombre. Elle aurait plongé pour épouser une vocation de noyée dans une onde aux reflets pourtant si clairs et propices à la méditation. J'ai alerté tous les éclusiers : aucun n'a vu le moindre des contours de ce prolongement congénital de mon corps terrestre. Je lui en veux de m'avoir ainsi abandonné : serait-ce une fuite déguisée en suicide que cette disparition que je trouve si soudaine et brutale ? Les ombres, que nous croyons être nos féales indéfectibles, seraient-elles surnuméraires à vouloir s'affranchir de notre tutelle étouffante de par sa promiscuité ? Ce n'est pas moi qui le dit, c'est le journal que tout le monde lit, et cela atteste d'une toute nouvelle mode chez les ombres. En effet, elles croient pouvoir franchir le pallier gracieux de l'au-delà, à la clarté encensée dans des livres à la spiritualité plus ou moins frelatée, même si un tel passage de témoin lumineux serait notre pré carré grisant d'être humain.

Mon ombre, je ne le cache pas, me manque surtout pour son soutien affûté comme les lames impeccables des shoguns permettant de transpercer le brouillard aussi opaque soit-il. Elle suivait le moindre de mes pas et m'a souvent tenu la main quand je titubais lors de soirées étudiantes éthyliques durant lesquelles je jouais à la marelle en regagnant mon huis pour finir ma nuit et même parfois entrevoir le jour. Je me prenais alors pour un poète maudit et mon bateau ivre avait pour phares jumeaux les yeux noirs qu'arborait mon ombre comme si elle portait des lunettes solaires. Frêle esquif s'amourachant d'écueils, je dérivais délicieusement et non chaotiquement grâce à elle. Je la remercie de m'avoir évité de m'être échoué dans les caniveaux où coulent les épaves alcoolisées ayant non un pied rêvé de marin mais un pied rivé de pilier de bar. Mon ombre était, par conséquent, le tierce bras de tous mes quatre cents coups aujourd'hui révolus.

Mais parlons maintenant des ombres et non plus de celle qui échoit à chacun comme une doublure dont la peau a la couleur de l'ébène. Que deviendraient-elles une fois séparées, accidentellement ou vraisemblablement volontairement, de nous ? Souhaiteraient-elles vivre, en toute quiétude, en toute discrétion, en nous frôlant, encore de temps en temps, tel un parfum familier mais évanescent ? Souhaiteraient-elles, si nous nous positionnons dans une anticipation anxiogène, que nous prenions leur place de pardessus ayant l'habitude de surfer sur le sol ou de raser les murs ? Mes deux questions sont légitimes mais n'auront jamais de réponse puisque les ombres ne peuvent y répondre : elles sont très sibyllines mais cela se justifie partiellement par le fait orphelin de ne pas avoir hérité du don de parole. Ce mutisme joue cependant en leur faveur car si complot en gésine il y a contre nous, la surprise sera totale à moins de savoir si et comment elles communiquent entre elles. C'est un travail de fourmi auquel des linguistes aguerris, de toutes les contrées du monde, devraient s'atteler pour éviter une guerre débouchant sur l'inversion des rôles.

Inversion des rôles vous ai-je dit ? Il y a six à sept milliards d'individus sur une Terre en désuétude et autant d'ombres dont de plus en plus émancipées. Les ombres ne sont pas dupes pour avoir été nos accompagnatrices avec une lucidité nous collant à la peau. Elles nous ont de plus précédé. N'oublions pas que les arbres ont une ombre (connaissez-vous l'âge atteint par le plus vieux des séquoia ? 3200 ans pour une hauteur de 74 mètres ! Vous pourrez peut-être l'enlacer en formant une chaîne humaine mais non pas toute son ombre...). Si l'ombre des ombres ne faisait qu'une, même en tapinois, elle tapisserait le globe entier avec de la soie. De notre côté, humanoïdes sursitaires mais tout à fait inconscients, nous sommes en train de l'envelopper dans un linceul. Les ombres suscitent, après cette courte réflexion, finalement ma sympathie : elles seraient beaucoup moins égoïstes que nous. Mais il est encore temps de trouver un terrain d'entente : si les ombres désertent en masse, nous ne pouvons imaginer qu'elles aient, comme nous l'avons presque hélas dans nos gènes, assimiler la notion du mal. Elles ne songeraient qu'au règne du bien.

PRIX

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MATARIO13 · il y a
Beau texte. je croise les doigts pour vous
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Fantomette · il y a
Mon vote et bonne chance
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Marie-France Ochsenbein · il y a
Bravo ! Puissent ma voix vous amener sur le podium
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Cathy Cherrak · il y a
Excellent ! Mes voix bien sûr
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Pierre de silence · il y a
Allez, un petit effort et votre ombre vous emmènera vers a victoire :)
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Marie-Françoise · il y a
superbe et fort voici mes voix
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Cruzamor · il y a
j'adore cette suprématie présumée des ombres ... et why not ? il y en a tant dans notre vécu, notre destinée, le passé et surtout l'avenir qui s'assombrit chaque fois un peu plus, comme une ombre menaçante, alors qu'elles sont innocentes, elles ... oui je vous donne toutes mes voix (5 !), car je vous suis toutes et tous ici, comme votre ombre ! lol !
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Aline Fernandez · il y a
Bonne chance : )
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Nordi · il y a
Bravo !
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Océan · il y a
Bonne chance !
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