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De l'ombre à la lumière

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jfauche

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Chère lectrice, cher lecteur,

Quand je te regarde je me revois tel que j'étais il y a de cela quelques années encore.
Fantôme parmi les fantômes, tous les jours je m'évaporais dans les brumes des matins ternes avant de reparaître furtivement le soir sous la forme d'un spectre glacial et fuyant. Sûr de moi, le regard vide et le pas rapide, je glissais dans la ville grise, tel un robot mélancolique.

C'est certainement pour cela que je n'aperçus pas Gabriel au début.
Habité à l'époque par une absence de passions mortifère, je n'aurais même pas pu éprouver à son égard l'indifférence que l'on ressent éventuellement pour ce dont on remarque l'existence. Aussi, je ne sais combien de fois je suis passé devant lui sans lui prêter un regard. Tranquillement assis sur le trottoir et souriant comme à son habitude, il était probablement trop étranger à ce qui constituait alors mon univers pour que je lui y accorde une place.

Le matin du jour où ma vie allait changer à tout jamais, alors que je marchais de mon pas pressé, je relevais brièvement la tête sans raison apparente. Durant une seconde, mais cela suffit pour que je l'entraperçusse subrepticement. Tout absorbé par mon absence de préoccupations usuelle je ne m'appesantis toutefois guère et replongeai vite dans les limbes de la ville fourmillante.

Le soir venu, alors que je sortais tout juste de mon brouillard quotidien, un groupe de jeunes âmes égarées me tomba dessus. L'assaut fut rapide et violent. Un coup sourd résonna dans ma tête tandis que je tombais en avant dans une flaque d'eau noire. Le temps que je retrouve mes esprits, mes assaillants s'étaient fondus dans le dédale urbain. Une bouffée de haine me submergea alors quand je me rendis compte de ce dont on m'avait dépossédé. Mon manteau. Mes clefs. Mon portefeuille...

Mon être nu, dépourvu des artefacts qui le cachent habituellement à la réalité du monde hurlait de rage et de douleur. En voyant mes mains maculées de boue une déferlante de dégoût de moi même me fit chanceler et je retombai lourdement à genoux sur le trottoir.

Peinant à recouvrer mes sens je redressais difficilement la tête à la recherche d'une vision familière. Mais je ne vis que les visages flous des ombres dont je sentais les frôlements alentours alors qu'elles se détournaient à peine sans même ralentir. Je pleurais à présent et les sanglots qui déchiraient mes paroles témoignaient de mon intense détresse. Affolé, j'essayais à maintes reprises d'interpeller des passants mais ne parvins à susciter qu'effroi et rejet. Et au fur et à mesure de mes échecs les rues se faisaient plus ténébreuses et les ombres plus éparses.

Au comble du désespoir, j'agrippai alors un pan de manteau qui flottait près de moi. Le cri strident et le coup qui suivit immédiatement me firent comprendre à quel point cela avait été une mauvaise idée. Et je tombai à nouveau. L'esprit de plus en plus embrumé je demeurais là un moment. Les ricanements commencèrent.

Dans un sursaut de lucidité j'eus alors la vision de mon salut. Au bout de la rue, deux formes bleues, martiales, symboles d'autorité, se détachaient du fond grisâtre. Soulagé par cette présence rassurante, je m'approchais sans crainte. Cependant, avant même que je puisse quémander une aide quelconque, l'injonction que je reçus en pleine face me stoppa net.

– Toi là! Tes papiers!

Ce que tous mes efforts n'avaient pu obtenir jusqu'à présent se produisit alors. Comme par miracle les ombres m'accordèrent un peu d'attention. Le murmure indistinct de la foule se fit aussi plus clair et j'entendis assez nettement quelques mots alors que pleuvaient les premiers crachats:

– Vermine

– Vaurien

Complètement déboussolé j'étais à présent dans l'incapacité de me mouvoir, comme paralysé. Honteux, je voulais juste disparaître et restais figé à regarder le sol misérablement.

Alors que la suite de l'histoire semblait déjà écrite, je fus frappé par une nouvelle insulte.

– Parasite !

Le mot était chargé d'un tel mépris qu'il eut pour effet de me réveiller et je trouvai le courage de lever le regard vers les deux pandores qui s'approchaient menottes en main. Ce que je discernai alors dans leurs visages, ce furent les traits du loup. Les yeux acérés du prédateur. L'haleine rance du fauve. Les crocs affamés luisant dans l'obscurité.

Mû par un instinct de survie que je ne me connaissais pas, je déguerpis alors sous les soupirs déçus des badauds privés de leur divertissement et les grognements d'insatisfaction des loups. À mon grand soulagement, je faisais toutefois un trop piètre gibier pour qu'ils me donnent la chasse :

– Laisse tomber. Il n'en vaut pas la peine.

Cela ne m'empêcha pas de fuir comme si ma vie en dépendait avant de finir par m'effondrer, épuisé, dans une ruelle inconnue.

Cependant, alors que je n'avais pes encore commencé à reprendre mon souffle, une vision d'épouvante me tétanisa. De l'autre côté de la rue, un marginal, adossé à une poubelle, me regardait fixement. Bien qu'il ne manifesta aucun signe d’agressivité, sa seule présence me révulsait. À cet instant, si j'en avais eu la force, je me serai enfui encore. Mais mes jambes étaient à présent incapables du moindre effort.

Le vagabond se leva et se dirigea tranquillement vers moi. À quoi bon avoir fui tout à l'heure pour crever ici me dis-je, consterné par ma propre impuissance.

– Bonjour. Comment t'appelles-tu ?

Cruelle obsession que celle de l'assassin qui veut connaître le nom de sa victime. Néanmoins je murmurai :

– Paul

– Enchanté, moi c'est Gabriel. C'est pas la première fois que je te vois. Que fais-tu ici si tard ?

Ne répondant rien, mon interlocuteur conclut philosophiquement.

– J'aime bien la compagnie silencieuse.

Et sur ce, il s'assit près de moi et nous restâmes ainsi un moment. Il semblait plutôt détendu mais cela ne fit qu’attiser ma méfiance. Vite, je tremblais toutefois autant de froid que de peur.

– Prends donc cette couverture me dit-il en me tendant un haillon crasseux.

Je rejetai la proposition d'un signe de tête dédaigneux, outré par la torture psychologique qu'il m'imposait. Mais plus tard alors qu'il réitérait sa proposition je me dis que se laisser mourir de froid n'était pas une bonne idée et trouvais finalement un réconfort certain dans ce vieux chiffon. Il en profita alors pour reprendre la conversation.

– Je dis pas ça parce que je t'aime pas Paul. Mais en fait je crois que tu n'es pas fait pour vivre dans la rue. Tu devrais peut-être rentrer chez toi.

Choqué par tant d'outrecuidance je criais alors beaucoup plus fort que je ne l'eus voulu :
– Que crois-tu ? Je peux pas ! Je suis perdu !

Instantanément, je regrettais ma réaction en voyant Gabriel se relever, persuadé qu'il s'était lassé de moi et allait me battre à mort. Au lieu de quoi, il sourit et proposa en riant:
– Moi je sais où tu habites. Je te vois sortir de chez toi tous les matins. Viens, dit-il en me tendant la main.
Peu désireux de le suivre, je cherchai encore un échappatoire :
– Je n'ai plus mes clefs, comment ferons nous pour entrer.
– La clef n'est qu'une illusion soupira-t-il légèrement exaspéré. Viens.

Foutu pour foutu je me décidai à accepter cette main tendue.

La suite ressemble un peu à un rêve. Deux rues à traverser, trois pâtés de maisons à contourner et nous étions devant chez moi. Une sorte d'épingle glissée dans la serrure et Gabriel ouvrait miraculeusement la porte. Me voilà rendu dans mon doux foyer.

Je me retournais une dernière fois vers Gabriel et, éperdu de reconnaissance, bredouillai un vague merci avant de lui claquer la porte au nez. Je ne pris que trois secondes pour réaliser ce que je venais de faire mais cela suffit. Quand je rouvrais la porte mon sauveur avait disparu. Je m’égosillais à hurler son nom mais la rue demeurait vide.

Depuis ce jour je cherche encore Gabriel. Mais sans illusion. Je sais qu'il a fait ce pour quoi il était venu et qu'il ne reviendra pas. Par contre, j'essaie à mon tour de ramener des ombres à la lumière. De leur apprendre qu'elles existent comme il sut le faire pour moi.

PRIX

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Eddy Bonin · il y a
Merci pour ce beau moment. J'ai pris beaucoup de plaisir et vous ai donné toutes mes voix.
N'hésitez pas à en faire de même si, seulement, ma nouvelle vous plait :) Un voyage au Japon en 3 minutes chrono : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/une-main-tendue-4

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Chantane · il y a
bon moment de lecture, belle plume!
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Pherton Casimir · il y a
Bravo et Bonne chance à vous ! Toutes mes voix !
Je vous invite à me supporter https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/friendzone Friendzone, hyper intéressant.
Merci !

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Borodine Thomas · il y a
Je vous remercie pour ce beau récit. Bonne continuation! Mon vote pour vous! merci de voter pour mes 2 textes en concours
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/priere-dun-foetus-1
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/un-pere-noel-etranger

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Zago · il y a
Très jolie parabole au style singulier. Au plaisir !
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Corinei · il y a
j'ai lu un conte ce soir merci. Voté et si le coeur vous en dit un petit tour sur ma page pour boire un verre au café des âges. Pour Gabriel ne le chercherzplus il avec Mom
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JACB · il y a
Avoir conscience de la vie des autres permet de construire la sienne dans la lumière d'un ENSEMBLE, vous l'avez fort bien illustré JFAUCHE!*****
Si le droit des femmes vous intéresse, je vous invite sur ma page, à bientôt ?

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