De l'innocence à l'adolescence

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De Madame de La Fayette à John Green, je lis de tout, tout le temps. J'adore voyager dans l'imaginaire d'un autre. Et je fabrique, au fur et à mesure, un imaginaire qui me correspond. J'espère  [+]

Des manuels d’anatomie et de mathématiques étaient amoncelés sur le grand bureau en chêne. Des cahiers, remplis de notes de cours et de dessins scientifiques incompréhensibles pour les néophytes étaient encore ouverts et reposaient patiemment au milieu du meuble. La plume, elle aussi délaissée vulgairement, était encore pleine d’encre et bavait sur les feuilles, brouillant les lettres, liant les mots dans une flaque noire.
Un peu plus loin, derrière une porte grand ouverte, dans une chambre luxueuse, sur le lit, Georges était allongé sur le ventre. Il avait enfoui sa tête dans son oreiller. Ses épaules étaient prises de petits sursauts silencieux. Son poing agrippait nerveusement la taie, si fort qu’il s’en blanchissait les phalanges.
Tout doucement, la porte du bureau s’ouvrit. Quelques secondes plus tard, une silhouette masculine, à l’âge mûr, apparut dans l’encadrement de la porte de la chambre, l’ayant aperçu ouverte. Il soupira de compassion. Il prononça, de sa voix grave et protectrice :
« Georges... »
L’homme s’avança vers le lit et vint s’asseoir près de l’adolescent, passant tendrement sa main dans son dos.
« Cela fait trois jours que tu es dans cet état, Georges... Oublie cette histoire. Elle t’empêche de vivre... »
Georges, sans lui répondre, se retourna, montrant son dos à son père, grommelant d’un ton presque inaudible :
« Ca va passer... »
L’homme soupira après cette prière déguisée, et vint le serrer dans ses bras, sincèrement peiné pour son fils. Ce dernier, sans un mot, sanglotait toujours. L’homme tentait de lui faire entendre raison et, qui sait, le calmer.
« Il faut la laisser partir. C’est triste, mais c’est comme ça. Tu sais, je te comprends parfaitement. Moi-même, à ton âge...
-Pas elle, c’est lui que je vais laisser partir, intervint finalement Georges en serrant les dents et encore plus fort son poing sur l’oreiller ; il ajouta, sur un ton lourd de sous-entendus. Demain, je vais le voir.
-Ce n’est pas la solution, Georges. Tu ne résoudras rien de cette manière. Il faut la laisser partir, c’est tout. Elle est libre de voir qui elle veut à présent. Et tu ne peux plus rien y faire, mon chéri. »
L’homme, le câlinant tendrement pour l’apaiser, lui prit le visage, et l’incita à le regarder. Sans vraiment montrer de résistance, l’adolescent se laissa faire.
Ses yeux étaient encore humides de larmes et rougis par la tristesse immense. Il avait l’air considérablement fatigué, et même sa tenue semblait avoir été enfilée à la hâte et sans grande envie. Il paraissait être un jeune enfant désemparé et inconsolable.
Il fixa son père dans les yeux, reniflant doucement, et se jeta dans ses bras, ne retenant pas les nouveaux sanglots qui le prenaient.
« Il n’a pas le droit de...
-Tu te trompes, il a tout à fait le droit.
-Mais... elle a besoin de moi.
-Elle avait besoin de toi, Georges, dit son père, le cœur fendu de devoir le lui dire de manière si abrupte. Elle est partie et elle a trouvé quelqu’un d’autre, l’histoire se termine ici. Tu ne peux plus rien y faire.
-Et si...
-Et si tu lui fais ravaler sa fierté, comme tu aimes si bien le faire ? soupira l’homme. Ne t’attire pas des ennuis inutilement, Georges. La violence ne résout rien, tu le sais. Et tu risques de lui faire beaucoup de mal, à elle. Tu le sais, ça ? »
Georges le dévisagea un moment, sans doute pour savoir si ce qu’il lui disait n’était pas que pures paroles en l’air. Mais quand il comprit que l’expression affligée et réellement désolée n’était pas empruntée, l’adolescent cacha son visage dans l’épaule de son père et s’abandonna une nouvelle fois à son désespoir.
« La seule chose que tu peux faire, c’est prouver aux autres que cette histoire ne t’atteint pas, et que tu vaux bien plus que lui, qu’elle a eu tort de ne plus t’aimer. Tu es le meilleur dans ta discipline, reste-le, c’est très séduisant auprès des femmes. Reste comme tu es, tu trouveras celle qu’il te faut. »
L’homme l’embrassa sur le front pour clore la discussion, espérant que ces quelques mots l’auront convaincu.
« Aller, sèche tes larmes et viens. Le repas est prêt. Ta mère nous attend.
-Je n’ai pas faim, rétorqua Georges, suivant des yeux son père se lever. »
Lorsque ce dernier lui lança un regard autoritaire mais doux, l’adolescent grommela mais se leva en s’essuyant les yeux, et suivit son père qui avait, avant de sortir de la pièce, replacé la plume dans son porte-plume.
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