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De l'existence d'un doigt

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Paolo Smith

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Je dis qu’on peut dire de ton doigt qu’il « est » d’au moins deux manières ;
On peut dire qu’il est, en tant qu’il est une partie de toi, ou plus largement, une partie du monde. En ce sens il est un étant, au même titre qu’une pierre, le fait qu’il « est » se confond avec le fait qu’il est là, factuellement. Même une fois coupé il reste là face à toi, il te fait face comme n’importe quel autre objet du monde, tout comme on peut dire d’ailleurs d’une hallucination qu’elle est factuelle, il y a des faits hallucinatoires, notre cerveau fait partie du monde au même titre que n’importe quel autre de ses parties. L’hommes n’est pas un empire dans un empire dit Spinoza, il n’y a donc aucune raison de distinguer l’être (comme factualité) des phénomènes psychiques, de l’être des phénomènes biologique, minéralogiques etc...

Ca n’empêche pas que cet être comme factualité, sous l’auspice de n’importe lequel de ses phénomènes puisse être trompeur. Autrement dit, de quelque chose de factuel il est toujours possible de donner une interprétation.
C’est à ce moment-là qu’on se lance dans l’expérience de « méditations métaphysique » ; on doute d’absolument tout, histoire de voir si quelque chose résiste. Mettons donc que je sois en train de rêver, après tout lorsque je rêve je ne me sais pas allongé sur mon lit, ni en train de dormir. Ce que je cherche c’est donc une évidence immédiate, quelque chose dont il serait impossible de douter.

Et après tout se dit Descartes, je peux bien être en train de rêver, je peux bien être trompé dans chacun de mes raisonnements par un dieu trompeur : le fait est que si je rêve, en ce moment même, c’est bien moi qui suis en train de rêver. Ce dont je ne peux pas douter, c’est qu’en cet instant où je doute de tout, il faut bien que j’existe moi-même pour pouvoir douter : « cogito, ergo sum / je pense, j’existe ».

Ca n’est pas une déduction, c’est une évidence immédiate éprouvée par l’ego, par celui qui peut dire « je » aussi bien que par ce même « je » qui peux soulever un poids ou le projeter dans les airs, un vécu indéniable, qui atteste de l’existence du fait même qu’il est, en ce sens cette fois qu’il est une pure épreuve de soi dont l’ego ne peut plus douter, peu importe l’existence du monde comme tout ce qui fait face, quoi qu’il en soit du domaine des faits. .

Là où je prendrais une distance avec Descartes, c’est que cet ego qui subit cette épreuve de soi dans une évidence parfaite, ayant mis de côté, coupé provisoirement la validité du monde et de tout ce qu’il lui est transmis par l’entremise des sens, cet ego ne se confond pas avec la pensée. Il est une modalité de la conscience, mais cette modalité n’est pas celle de la pensée, qui arrive toujours dans un second temps, la pensée est toujours le retour, le retour de ce qui se rapporte à autre chose que soi, cherchant à l'exprimer pour se le rendre sous une autre forme.

En réalité nous ne nous trouvons pas à ce moment-là face à de la pensée, mais face à un certain nombre de dispositions, nous sommes « face » à notre pouvoir de penser, notre capacité d’exercer une résistance face à un obstacle aussi bien, face à un certain nombre de pouvoirs (sans qu'il faille prendre l’ego lui-même comme l’origine de ces pouvoir, ce qui est sûrement l’illusion la plus néfaste et la plus répandue qui soit). C'est la vie qui est à l'origine de chaque être vivant, et non pas l'être vivant qui est à l'origine de la vie qui lui donne de vivre, en le livrant à la disposition de ces pouvoirs. Pour autant la vie ne se donne jamais autrement, chaque fois, qu'au travers d'une Ipséité, constituant chaque fois individuellement pour chaque vivant sa propre essence, des pouvoirs qui lui sont propre, mais dont chacun aura à choisir librement comment les exercer.

Car c'est sur ça que Descartes est tombé, c’est sur la liberté de l’homme, au fait qu’il dispose d’un certain nombre de pouvoirs bel et bien, qui n’est plus du tout la liberté au sens du libre arbitre qui est l’aboutissement du concept d’existence comme factualité, et qui comme telle aboutit à une aporie face au déterminisme. Ce que trouve Descartes, c’est la liberté comme évidence immédiate, celle qui te permet à chaque instant remuer ton doigt, et à laquelle tous les déterministes ne peuvent cesser d’adhérer en secret puisque éprouvée à tout instant comme une évidence.
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