De l'autre côté du rail

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Comédienne chanteuse et metteur en scène, je suis née en 1954 à Montluçon dans l'Allier. J'ai toujours écrit des textes, fait des adaptations pour le théâtre d'abord pour mes frères, copains  [+]

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Swen marchait sa colère, piétinait son chagrin. Chacun de ses pas pesait sur le sol pour enfoncer jusqu'au plus profond de la terre les éclats de son âme blessée. Comme si le noyau de cette fichue planète pouvait les transformer en pépites de rire. « Mais les femmes toujours ne ressemblent qu'aux femmes/ Et d'entre elles les connes ne ressemblent qu'aux connes / Et je ne suis pas bien sûr / Comme chante un certain/ Qu'elles soient l'avenir de l'homme... » chantonna Swen. Sûr !
Hop-là! je creuse un ruisseau, un lac, un océan – la douleur... Plouf ! Dans le néant. « Faut pas sauter dans l'eau, ça m'exxxclabousse !». L'œil envieux d'une petite blondinette d'au moins quatre piges la toisa. Swen surprise dans son geste de révolte enfantine - revenue d'un coup pour conjurer ses peines d'adulte - lui mima le clown honteux, la bouche contrite, le regard en dessous, les mains derrière le dos. La petite rendit son regard encore plus sévère. Puis dans un sens inné de la rupture, elle tenta d'imiter Swen dans une grimace qui se dénoua en clochettes de rires.
« Joli fa-dièse! » La petite s'inspecta vexée, en cherchant où pouvait bien se trouver ce fichu fa-dièse qui lui avait taché son anorak. « Non,non, tu n'es pas tâchée! Ton rire, c'est une note de musique: un fa-dièse c'est très joli ! ». La gamine eut l'air rassuré. Elle fit un signe de sa menotte et ferma les guillemets de cette rencontre. Ce petit vent d'air frais poussa Swen, le sourire aux lèvres, jusque dans la gare.
Le panneau des horaires égrenait le temps des départs. C'était chaque fois pareil. Dès qu'elle se sentait l'âme en vrille, elle prenait le train. Il lui fallait du kilomètre réel de rail pour combler le gouffre qui s'ouvrait dans son corps.
Bruxelles – 17H35. Quai S. L'ogresse ferroviaire avalait insatiablement ses kilos de voyageurs fatigués, excités, lots d'errants en mal de partance ou d'arrivants en espoir d'appartenance. Elle serra son vieux sac de voyage usé comme on presse la main d'un ami. Dedans, un pull noir informe mais doux, un jean rouge, sa jupe de "gitane", un pantalon d'homme et sa veste, sa robe fourreau noire qu'elle trimballait toujours en cas de soirée "high-temp". Du masculin singulier au féminin pluriel, à l'image de son prénom et des alternatives qu'il offrait. Et puis au milieu de tout ça son inséparable carnet moleskine bourré de notes et un appareil photo. Appareil qui prenait des « notes-images » qu'elle tentait de traduire en « mots-climats » pour son reportage du mois. Elle s'installa place n°1078. Elle ferma les yeux. « Tagad-doon, tagad-doon, tagad-doon». Le son de l'ancien express « Tagad-doon ,tagad-doon » remplaça celui aseptisé du TGV. « Tagad-doon, tagad-doon, tagad-doon». Gare de Bruxelles-Midi. Swen ne se rappelait pas comment elle avait atterri dans le Tram33. Mais cela n'avait strictement aucune importance. « Tagad-doon,tagad-doon, tagad-doon». Bruxelles bruissait sous la pluie et le Tram 33 « trentetroïsait » vraisemblablement jusqu'à la station Eugène-Frite! Swen entrouvrit les yeux et capta la stature puis le regard de l'homme qui apparut. Un bouquet de lilas prolongeait sa main. Il le posa délicatement à côté de lui. Un blouson d'aviateur, une chemise blanche et une cravate noire légèrement déserrée, plus de soixante ans, les cheveux courts poivre et sel, une mâchoire proéminente et le regard animé d'un indéniable désir de séduction. L'homme lui rappelait quelqu'un...Les fenêtres livraient leurs scènes de vie sur le quais des stations. Le mouvement tango du tram rythmait ce film :vite, lent, arrêt. Elle se sentait chez elle, comme entre deux mondes. De l'autre côté du rail.
Il lui avait parlé? Swen sourit. L'homme lui renvoya son sourire puis le quai de la station Lemonnier captiva son regard. Deux corps enlacés, soudés l'un à l'autre semblaient l'hypnotiser. « Ces deux-là sont trop maigres pour être malhonnêtes, tout entourés qu'ils sont d'adipeux en sueurs et de bouffeurs d'espoirs ». Swen tendit l'oreille car les mots semblaient entrer dans son cerveau sans que l'homme ne bougeât une seule fois les lèvres. Le jeune homme du quai s'arracha des bras de sa compagne et pénétra dans le tram. Il se colla contre les portes les deux mains plaquées aux vitres.« La vie ne fait pas de cadeau» murmura Swen. « Ça pourrait faire une chanson » ironisa l'homme. Swen le fixa. «  Il y a deux sortes de temps. Il y a le temps qui attend et le temps qui espère. » Swen se mordit la langue sous le coup d'oeil pénétrant de l'homme. « On n'oublie rien, on s'habitue, c'est tout ». « Il faut avoir bien du talent pour être vieux sans être adulte. » Cette joute verbale réjouissait Swen et l'homme s'en amusait vraiment. La station Brouckère apparut chargée de vitrines décor 1900, les portes s'ouvrirent sur une voix : I feel good...ooooh I feel good, So good, so good! Dans une allée perpendiculaire au quai, un Orgue de Barbarie dompté par un moustachu rieur, sorte de roi Louis sorti du Livre de la Jungle, soufflait les riffs de toutes ses flûtes...L'homme se leva. Ce blues des années 70 sur cet instrument sorti d'un autre temps semblait l'attirer comme un aimant. D'une voix claire, il lança:« S'il te faut des mots prononcés par des vieux pour te justifier de tous tes renoncements, tu n'as rien compris! »Elle voulut appeler l'homme. Mais il disparut dans la foule grignoté comme un quelconque fruit. Swen plongeait dans cet impossible, conçu dans un espace temps invraisemblable. « Le monde sommeille par manque d'imprudence... » Comme dans un manège, ces mots tourbillonnaient dans la tête de Swen. "Pardon! Madame, réveillez-vous! Vous dormiez si bien, alleï!Ah! le tram 33, il est tout confort! Vous avez bon dans nos sièges cuir et bois, pas vrai? Mais ça fait plusieurs fois que vous faites l'aller-retour, sais-tu? Nous voilà rendu à Bruxelles-midi; il va falloir songer à descendre!" Swen baladait son âme dans les rues de Bruxelles...et son chagrin s'était noyé au large des Marquises.
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Sébastien Beirnaert · il y a
Pas pu voté mais j'aime bien entendu ;o)
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Chantal Sourire · il y a
Jolis clin d'oeil au grand Jacques, mon vote !
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Thierry Schultz · il y a
Cette balade entre les rails et les mots 'a beaucoup plu. Merci pour ces personnages qui donnent envie. Mes votes sans bémol Louise07 ! A bientôt
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Annie · il y a
Bravo pour ce joli texte.
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Pascal Depresle · il y a
Un joli texte, mes voix. Pour ma part, sans contrepartie, j'ai commis deux textes, L'invitation http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/linvitation?all-comments=true&update_notif=1509982263#js-collapse-thread-577892 et Reflets http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/reflets-6 si le cœur vous en dit
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Arlo G · il y a
Bravo pour votre texte de qualité écrit en un temps record. Je vous invite à découvrir mes deux poèmes *sur un air de guitare* retenu pour le prix hiver poésie et * j'avais l'soleil au fond des yeux* de la matinale en cavale. Bonne chance à vous. http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/sur-un-air-de-guitare-1
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Louise07 · il y a
Merci !