De l'autre côté du pont

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J'aime: les toits de Paris, les ciels du nord, mes montagnes du sud, leurs lacs, les rives du St Laurent, les rues de Montréal, l'écriture, le chant, le vélo, le vol des hirondelles, la première  [+]

Image de Hiver 2018 - 2019

Ils me disent : « Mais si, elle est là, ta mère. » Avec l’air qu’ils prennent quand ils parlent à un tout petit enfant. J’ai l’habitude. Je ne réponds pas, à quoi bon. Mes mots ne veulent jamais sortir ou alors ils sortent en paquet, tout d’un coup. Ou pas dans le bon ordre. Alors ils rient. Ils croient...
Même s’il y a la plaque avec « Antoinette Frioul, regrets éternels » – je sais lire, tout de même – et des jolies fleurs gravées dans la pierre noire, je le sais bien, qu’elle n’est pas là, qu’elle est restée de l’autre côté du pont, quelque part dans la boue, le jour où la montagne est tombée, où toute cette boue a coulé, coulé, et tout recouvert. Là-bas. Là-bas c’est chez nous. C’est bien qu’elle soit restée chez nous. Mais moi j’apporte mes fleurs ici. Parce qu’il faut toujours faire ce que les gens attendent. Sinon ils froncent les sourcils et parlent bas dans les coins et ça me fait peur. Sur la plaque il y a écrit « Antoinette Frioul », alors j’apporte des fleurs. Les petites blanches que je trouve au bord de la route, et qu’elle aime bien. De là-bas, sur l’autre rive, elle me voit. Elle comprend pourquoi je viens au cimetière où elle n’est pas. Le cimetière, c’est là qu’on met les morts. Tous bien rangés. La Simone de Justin est juste à côté. « Simone Marchand, Mon épouse chérie ». C’est bizarre ce qu’on écrit, sur ces pierres. De toute façon, elle n’aimait pas se mélanger aux autres, ma mère. Peut-être à cause de son malheur. Son malheur, c’était moi avec mes mots qui sortent toujours n’importe comment et mon air simplet, comme ils disent derrière mon dos mais je les entends, je ne suis pas sourde. Elle me grondait : « Ferme donc la bouche, tu baves. » Alors j’essaie, quand je viens avec mes fleurs. Je m’assois sur la pierre et je ferme la bouche. Pour qu’elle ait au moins ce plaisir.
Je fais attention aussi avec Pascal. Je ne voudrais pas qu’il me demande de fermer la bouche et d’arrêter de baver. Mais il ne me demande rien. Juste il vient et reste à côté de moi. Il m’a dit : « Tu es belle, au fond. » Et même si c’est que « au fond », j’ai senti comme quelque chose de très doux et, depuis, quand je me regarde dans la glace, que je lisse mes cheveux, je vois la madone qu’on promène dans les rues pour demander qu’il arrête de pleuvoir. Ma mère, elle me comprenait malgré mes mots qui sortent n’importe comment. Elle me comprenait et elle remettait les mots dans l’ordre, pour m’apprendre. Sur le coup ça marchait, mais tout de suite j’oubliais. C’est comme ça, j’oublie tout. Depuis toute petite, j’oublie tout. Le docteur a dit que je suis retardée. Ce jour-là, ma mère a pleuré. Moi j’ai pensé : « Ce n’est pas comme si j’avais une maladie, comme la tuberculose. » Retardée. Le tram des vallées, quand il a du retard, on n’en fait pas une histoire. Il finit toujours par arriver. « Violaine, tu as encore oublié de rentrer le linge. » Oui, en regardant la pluie, j’ai pensé aux escargots qui attendaient ça depuis longtemps et j’ai oublié le linge. J’aime les escargots. Ils ne sont jamais pressés. J’aime les prendre dans ma main et les regarder avancer. Eux aussi ils bavent. Escargot. J’ai mis longtemps à dire le mot. Mais je me suis exercée toute seule, sur les chemins. Avec le temps, ça vient. Tabouret. Je n’y arrive pas. Les choses n’ont pas de raison et les mots tournent dans ma tête sans vouloir sortir. Pascal, il ne dit rien. Il écoute. Est-ce qu’il est retardé, lui aussi ? Non. Quand il a dit à la vieille Mathilde : « Fous lui la paix, elle ne t’a rien fait », l’autre jour. Elle m’avait dit une de ses méchancetés – et déjà j’avais la larme qui coulait –, eh bien quand il a dit ça, c’est sorti bien dans l’ordre et la vieille Mathilde est repartie avec son chat. Heureusement qu’il y a Pascal. Avec lui je surveille mes mots. L’un après l’autre, s’il vous plaît. Et parfois ça marche. Mais ça prend du temps. Avec lui, je pourrais même oublier les escargots et penser à rentrer le linge. Dommage qu’il habite si loin. Deux heures à pieds, il a dit. S’il voulait, j’irais avec lui, malgré le cimetière qui resterait ici et ma mère dans la boue de l’autre côté du pont.

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christine MAESEN · il y a
Beaucoup de sincérité , de spontanéité , d'émotions , c'est charmant . Merci ,
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LES HISTOIRES DE RAC · il y a
Je l'avais déjà lu mais y suis retournée... Il me plaît toujours ce texte !
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MCV · il y a
Que c'est agréable à lire!! Merci.
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Utilisateur désactivé · il y a
Bonjour, touchée par ce texte et votre manière d'écrire
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MCV · il y a
Grand merci, Nelly!
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Christian Pluche · il y a
Une réussite ce texte qui mérite bien un macaron Short !
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MCV · il y a
Merci!
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Clapotis · il y a
Un joli moment à l'intérieur d'une personne différente. Merci :)
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MCV · il y a
Merci!
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Le Vrai Monde NC · il y a
Plutôt nouveau sur ce site, je cherche des textes de qualité pour essayer de progresser, c'est comme ça que je suis tombé sur votre texte ! Merci :) Si vous en avez l'occasion, j'ai une chanson - Armistice - en finale et j'aurais aimé avoir votre avis pour essayer d'améliorer mon écriture :)
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/armistice-2

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MCV · il y a
Il me semble avoir déjà voté.
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Chateaubriante · il y a
votre texte recommandé sur le forum que je relis et relirai encore
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MCV · il y a
Voilà qui me fait très plaisir!
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Teddy Soton · il y a
Bonjour McV mais quelle histoire touchante, c’est trop j’ai versé ma petite larme. Bravo pour ce récit !
Puis je vous inviter à soutenir Frénésie 2.0 ?

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MCV · il y a
Merci!
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Teddy Soton · il y a
Qu’avez vous pensé de mon récit ?
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MCV · il y a
Je viens juste de voter! En fait, je n'arrive pas à prendre votre récit autrement qu'au second degré: sur le mode parodique, en quelque sorte. Question de génération! Mais je vous encourage, en tous cas.
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Teddy Soton · il y a
Merci beaucoup mais ça me va aussi le lecteur est libre de le prendre comme il le souhaite :)
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Lange Rostre · il y a
Poser des mots sur le mal, pas facile. Vous l'avez très bien fait.
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MCV · il y a
ça me fait très plaisir, merci!
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LES HISTOIRES DE RAC · il y a
Un joli flot de mots bien choisis pour faire passer des sentiments, des idées et peut-être une prise de conscience (?), avec délicatesse et sans mièvrerie. Bravo !
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MCV · il y a
Une prise de conscience? Au ras de la réalité, dans ce cas. Grand merci pour ce commentaire!

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