De l'autre côté du mur

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De l’autre côté du mur vit une professeure de musique. Enfin, j’imagine qu’elle est professeure de musique. À heures fixes, grincent des archets sur des cordes. Sons plaintifs qui sont parfois entrecoupés de notes de piano, qui viennent égayer ces violons monotones. Alors, je m’arrête de bouger et j’écoute.

J’ai vérifié. En bas de mon immeuble, aucune plaque dorée n’indique que sont dispensés ici des cours, de musique ou de toute autre matière d’ailleurs. Il y a un avocat, une psychologue, mais pas de professeure de musique.

Je l’ai d’abord imaginée très vieille. Aristocrate sans fortune et sans famille, dernière descendante de sa lignée. Son maintien est très droit. Elle accepte son sort avec le panache dû à son rang, mais, en son for intérieur, elle souffre d’être tombée si bas. Ses élèves sont médiocres et, à sa mort, son nom sera oublié à tout jamais. Visage émacié, ridé, très sévère. Cheveux gris retenus en un chignon strict. Elle observe ses élèves sans sourire et, lorsqu’ils produisent une fausse note, elle ne hausse pas la voix. Bien au contraire, elle se pince les lèvres, se tait, se lève. Le cours est terminé. L’élève sait que, s’il veut revenir la prochaine fois, il devra mieux apprendre sa partition.

Puis j’ai pensée qu’elle était plus jeune. Autour de la quarantaine. Une musicienne, semi-professionnelle, qui a certes du talent mais pas assez de relations pour percer. Elle joue dans un orchestre, se produit sur quelques scènes régionales, mais ce n’est pas suffisant pour payer son loyer. C’est que notre immeuble est d’un certain standing, il faut pouvoir se permettre d’habiter là.

Enfin, je l’ai fantasmée comme une étudiante au conservatoire, prometteuse. Ses professeurs l’encouragent à persévérer. Ils lui conseillent de répéter ses gammes, encore et encore. Elle a du talent, il faut le travailler. Dans ce cas, pourquoi tant de cordes grinçantes et si peu de piano harmonieux ? Peut-être que mon idée n’est pas juste, mais elle me plaît.

Le soir, on n’entend plus aucune note de musique. Tout est devenu silencieux. Et puis, passées vingt-trois heures voire minuit, des cris. Je n’ai jamais entendu le son de sa voix, mais ses cris oui. Ils sont puissants. Ils montent dans les aigus, plus forts, plus forts encore. Puis, plus rien. Ensuite, je m’endors.

Je sais qu’elle vit seule car, quelquefois, entre deux gémissements, je perçois des râles un peu rugueux. Si l’on tend l’oreille, on se rend compte que ce n’est pas la même gorge qui les pousse. Au bout du compte, ce sont ses cris à elle qui recouvrent tout. Ils se font plus brefs mais plus rapprochés, des halètements jusqu’à épuisement. J’ai cru plusieurs fois qu’elle ne pourrait pas reprendre son souffle. Pour conclure, un ultime gémissement, long et puissant. Et c’est fini.

Le lendemain, tout reprend son cours, comme si, durant la nuit, il ne s’était rien passé. Archets grinçants, entrecoupés de quelques notes de piano, reprennent la même mélodie.

J’éprouve un profond soulagement quand ils cessent. Alors je me concentre pour distinguer le moindre bruit de l’autre côté du mur. Longue attente avant les premiers cris, à peine audibles avant qu’ils montent peu à peu en puissance. Je suis ainsi les mouvements de ses hanches. D’abord lents et réguliers, il faut plusieurs minutes avant que la cadence s’accélère jusqu’à être prise de vitesse, jusqu’à l’apothéose. C’est un gémissement profond, presque une plainte empreinte de mélancolie. J’imagine qu’ils restent un moment dans leur dernière position. Ils se contemplent. Peut-être se sourient-ils. Aucun ne veut prendre l’initiative de bouger, afin de conserver la sensation de ce dernier instant. Lorsque l’homme se renverse sur le dos, elle se tourne sur le côté et remonte la couette sur ses épaules. Et moi, je soupire.

J’ai pris l’habitude de me coucher vers vingt-deux heures trente. J’ai ainsi plus d’une demi-heure pour lire tranquillement. En vérité, je ne suis pas très concentré. Il n’est pas rare que je relise plusieurs fois la même page sans m’en rendre compte. En fait, j’attends. J’attends que l’excitation monte dès que j’entendrai ses premiers cris aigus. Je les compte. J’anticipe les changements de rythme. Parfois je suis surpris, un coup plus bref ou au contraire plus long. Je sais alors qu’elle n’est plus avec le même homme.

Car elle change souvent de partenaire. Celui-ci est plus rapide. Carrément expéditif. Il se précipite et, elle, elle est obligée, en trois minutes, de jouer toute sa gamme. Celui-là, en revanche, prend trop son temps. Ses cris sont à peine perceptibles, si bien que je dois bloquer ma respiration pour les capter. Mais il sait s’y prendre car, à la fin, elle crie plus fort, plus longtemps. Avec lui, cependant, elle ne fait que simuler. J’entend qu’elle y met de la conviction mais je sais qu’elle n’est pas sincère, je commence à la connaître. Certains soirs, on n’entend rien. Peut-être est-elle de sortie. Ou elle dort seule, pour une fois. Elle se repose.

Plus rarement, j’ai eu la surprise de me faire réveiller par des vagissements matinaux. Ils sont plus stridents que ceux du soir. Plus saccadés aussi. J’eus un doute, ne sachant pas très bien où je me situais, entre le rêve et la réalité, avant de comprendre. J’ai été de bonne humeur pendant toute la journée. Mais, la plupart du temps, c’est la nuit que tout se passe.

Une nuit, pourtant, je n’ai rien entendu. Je ne me suis pas inquiété. Virée nocturne probablement. Le soir d’après, tout aussi silencieux, me parut interminable. Je dormis mal et eus plus de mal encore à me réveiller. La troisième nuit, j’avais beau me concentrer, il n’y avait strictement rien à entendre. Les jours suivants, toute la semaine et celle qui suivit, rien.
Cela fait plus d’un mois maintenant que je m’endors dans le plus absolu des silences. De jour comme de nuit ont cessé de grincer lit et archets. Je ne l’ai jamais vue, je ne l’ai pas connue, mais je pense souvent à elle.

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Christian Pons · il y a
c'est simple, gentil, invite au rêve. Merci à vous !
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Pierre-Luc Prestini · il y a
J'apprécie que vous ayez apprécié ce texte
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Preciado Rodríguez · il y a
Voici ma lecture en vidéo de ce beau texte
https://www.instagram.com/tv/CKbyDznKTiX/?hl=es

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Pierre-Luc Prestini · il y a
Je viens d'écouter votre lecture. Cela donne une autre envergure au texte, c'est une autre façon de le re-découvrir. J'apprécie que vous ayez choisi de le lire et de le mettre en valeur.
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Marie BUREL · il y a
Une bien jolie histoire roman/érotique, pleine de délicatesse.
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Pierre-Luc Prestini · il y a
Je suis heureux qu'elle vous ait plu
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Preciado Rodríguez · il y a
Très beau texte, subtile et à fleur de peau. Je suis comédien professionnel, permettriez vous que je fasse une lecture en vidéo pour partager ce texte dans le réseaux sociaux? Voici un exemple de ce que ça donne. https://www.instagram.com/tv/CKJUJZ5AZdg/?utm_source=ig_web_copy_link
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Pierre-Luc Prestini · il y a
Je vous remercie d'avoir avoir apprécié ce texte. C'est avec plaisir que je vous autorisé à l'utiliser pour une de vos lectures. Curieux de voir ce que cela donnera, de la bouche d'un autre.
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Jacques Paul Bruyneel · il y a
Bravo, j'ai aimé cette scène de vie ou nait une complicité à sens unique, le plaisir de l'une devenant l'obsession de l'autre.
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Pierre-Luc Prestini · il y a
Heureux qu'elle vous ait plu. La force de l'imagination
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Roger Walker · il y a
Original, élégamment pudique et plutôt bien écrit. Merci.
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Pierre-Luc Prestini · il y a
Merci pour votre lecture et vos encouragements
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Mina8 · il y a
Le pouvoir de l'imagination.... merveilleusement écrit
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Pierre-Luc Prestini · il y a
Je suis ravi que vous ayez apprécié ce court texte.
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Elias Lima · il y a
C'est bien fait. J'adoré
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Pierre-Luc Prestini · il y a
Merci pour votre encouragement
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Marina Rivet · il y a
Délicat écrit à fleur de peau.
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Pierre-Luc Prestini · il y a
Merci de votre lecture et ravi qu'elle vous ait plue
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Utilisateur désactivé · il y a
Délicatesse :)

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