De l'autre côté... du miroir

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Peut-être demain. Demain je renaîtrai.
Je n’existe que par elle. Derrière les carreaux ternis de sa chambre protégés par d’opaques rideaux de percale, elle dort. L’ombre nous a séparés. Tout à l’heure, pendant la promenade dans le chemin gelé, elle s’est arrêtée un instant devant l’étang déjà presque noir, faiblement éclairé par un rayon de lune. Elle s’est penchée pour s’y mirer et son geste m’a fait doucement frissonner. Soudain, j’étais morcelé et flou, aussi incertain que les traces de givre qui luisaient vaguement à la surface de l’eau. Elle me fixait et j’hésitais, pâle et tremblant. Puis elle s’est redressée, m’a brusquement éloigné d’elle et s’est remise à marcher lentement, la tête levée, le regard dans les étoiles. Leurs lointaines petites lumières vacillantes m’exilaient inexorablement. J’étais une nouvelle fois sans contours, rendu à la nuit, happé mystérieusement par le crissement mat de son pas dans la neige.
Ses promenades vespérales l’aident à conjurer sa peur du noir. Cette crainte enfantine est ma sauvegarde. Chaque soir, entre chien et loup, dans le halo incertain du clair de lune, je m’efforce de la suivre sur le chemin verglacé, tremblant qu’elle ne s’éloigne des maisons, dont les fenêtres, à cette heure éclairées, me sont garant de vie.
Chez elle aussi, la lampe reste allumée pour son retour. Ce soir, comme les autres soirs, le carrelage encaustiqué de l’entrée jetait ces lueurs propices qui me raniment un instant et me font me rapprocher d’elle. Comme toujours, elle a paru ne pas s’en apercevoir. Elle a posé son manteau sur la patère, puis elle a jeté, en passant, un regard furtif au miroir. C’est alors qu’elle m’a regardé et s’est arrêtée. Son sourire était mélancolique, comme un regret.
Hier encore, au détour de ce chemin creux qu’elle emprunte à chaque fois coeur battant, elle l’avait croisé. Lui, celui qu’elle aime en secret. J’étais là. Le soir tombait et le crépuscule allumait leurs yeux. J’étais là, aussi clandestin, aussi imprévisible qu’elle m’avait toujours connu, mais soudain feu follet, léger et dansant, magnifié par le regard de cet homme, qu’elle ose pourtant à peine soutenir. C’est dans ces moments-là qu’elle semble vraiment m’accepter, qu’elle me trouve touchant et beau, qu’elle veut ensuite me garder en elle, longtemps lové derrière ses paupières baissées. Pour ce privilège, j’en viens à attendre comme elle l’instant où leurs regards se croiseront. Mais ce soir il n’est pas venu. Le chemin était désert, et terne le sol qu’elle foulait. Le chasse-neige avait repoussé les congères. En vain me suis-je tourné, cherchant un appui, vers les lambeaux de glace qu’effleuraient les derniers flamboiements du jour.
Là, sous la patère, elle a détaché du miroir ses yeux embués. Puis elle est restée immobile, de nouveau indifférente à ma présence, à ce côté évanescent de moi que son haleine ou ses pleurs ont parfois le pouvoir d’abolir. Quand elle s’est détournée, je fus un court instant, à son insu, le maître triomphant et solitaire de la courbe de son épaule.
Comme elle franchissait la porte vitrée du salon, son pas hésitant m’a fait chanceler. Le marbre immaculé de la cheminée m’attire toujours irrésistiblement. Je m’en suis approché avec elle et je me suis plaqué contre cette blancheur, timide, effacé, témoin virtuel de son existence, que le plus petit de ses gestes pouvait faire vaciller. Dans l’âtre, quelques braises rougeoyaient encore. Elle s’est accroupie, a décroché le tisonnier, puis, le regard perdu, s’est mise à faire ondoyer doucement ce reste de feu mourant. Je m’étiolais sans recours. Tout à coup, un reste de flammes bondissantes a projeté son ombre sur le mur et m’a recouvert. Je devenais invisible, je me sentais mourir comme ce feu. Je la savais forte, capable de m’anéantir d’un seul mouvement de son poignet frêle.
C’est au moment où elle est montée vers sa chambre que, sur les marches de l’escalier, je me suis brusquement évanoui. Le faisceau détourné de la torche guidant son pas m’avait trahi, la rampe de métal luisant, soudain rendue opaque, m’avait repoussé dans l’ombre. Je me rappelle seulement avoir une dernière fois tressailli, un peu plus tard, devant les vitres blêmes de sa fenêtre que le clair de lune teintait d’opale. Puis, plus rien. Elle a fermé sur moi les rideaux de percale, elle m’a enseveli.
Moi, son reflet.
Demain peut-être, dans son miroir ou dans les yeux de son amour, je renaîtrai.
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Jean-Baptiste van Dyck · il y a
Très joli texte et très bien écrit ! Bravo, Mathilde ! Je vous invite à découvrir et à soutenir mon texte «  You Hanoï Me Part 2 » en lice pour la finale poésie !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/you-hanoi-me-part-

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Didier Lemoine · il y a
Mes voix pour ce bon texte. Prenez le temps d'aller visiter ma nouvelle (SACHA), qui participe au concours spéciale à l'occasion du 40ème anniversaire du RER. Lisez, et si vous aimez, votez afin de m'offrir votre voix très chère http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/sacha-3?all-comments=true&update_notif=1511282103#js-collapse-thread-585524
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Elena Hristova · il y a
ce poème est un tableau de couleurs dansantes, mes 5 votes avec joie
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Mathilde · il y a
Oh merci ! Merci aussi de considérer ce texte comme un poème... Bien à vous.
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Cookie · il y a
Très beau texte ! J'aime.
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Mathilde · il y a
Merci Cookie !
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Pascal Depresle · il y a
Bravo Mathilde pour ce texte de qualité. Aimerez vous "l'invitation" et "reflets" ? Ou Tropique dans un tout autre genre.
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Mathilde · il y a
Merci Pascal, dès que possible j'irai lire vos textes. Cordialement
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Yann Suerte · il y a
Nous sommes tous le reflet de quelqu’un...Vos mots sont superbes.Merci de ce partage...Et si vos heures vous y emportent, n’hésitez pas à vous arrêter un instant à ma Place du Tertre. Amicalement, Yann
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Mathilde · il y a
Je vais m'y arrêter ce week-end ! Merci de votre poétique commentaire. Amitié.
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Patrick Peronne · il y a
D'évidentes qualités d'écriture. Un ttc de qualité pour lequel je vote avec plaisir.
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Mathilde · il y a
Tout le plaisir est pour moi. Merci Patrick.
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Keith Simmonds · il y a
Un grand bravo pour ce texte bien pensé et attrayant ! Je vous invite à découvrir “ De l’Autre Côté de Notre Monde”qui est en lice pour la Matinale en Cavale. Merci d’avance et bonne soirée!
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Mathilde · il y a
Je viens de lire votre texte : bravo pour la lucidité, merci pour l'espoir. Et merci pour votre lecture !
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Rtt · il y a
très réussi chute excellente mes votes et bon vent
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Marie · il y a
Vraiment bien écrit et agréable à lire.