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De l'autre côté du lit

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David Rudloff

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FINALISTE
Sélection Jury

Recommandé
Je m’assis sur le lit, essayant de comprendre.
Mon front vibrait d’une énergie malsaine. Les jointures de mes phalanges étaient rigides et blanches, d’avoir tant serré les poings. Je m’étais emporté, comme je ne l’avais jamais fait, comme je n’aurais jamais dû le faire. Elle ramassait en sanglotant les morceaux de vase éparpillés sur le sol. Toute la colère était bue. Seul le fiel amer de la honte trempait ma langue. Je démontais avec stupeur les rouages de cette dispute.

J’étais rentré avec un bouquet de fleurs dans un vase, après une journée de travail difficile, au radar. Notre sommeil était insuffisant depuis la naissance du petit. Depuis trois mois, il dévorait la vie, il dévorait son lait, il dévorait tout de ses grands yeux et il dévorait nos nuits. Depuis trois mois, il fallait se lever pour le nourrir, le changer, le rassurer.

Au début, j’avais plein de bonnes résolutions, je me levais avec la fierté d’être un papa moderne, de porter le petit, de ne pas vomir en ouvrant la couche pleine de crottes dorées, de le bercer d’un Clair de la Lune aux accents magnifiquement graves. Les semaines passaient et je me sentais comme un sprinter surpris de voir les autres concurrents continuer le tour de piste après la ligne d’arrivée. Je lui disais de le laisser pleurer à certains moments, que ce n’était pas bien de surréagir à chacun de ses réveils nocturnes mais c’était plus fort qu’elle, elle craignait qu’il souffre, qu’il s’étouffe. Elle était du bon côté du lit, elle pouvait se lever sans me réveiller alors que moi, coincé contre le mur, je devais l’enjamber pour passer.
Nous étions crevés. J’avais repris le travail après mon court congé parental. Elle tentait de continuer son travail d’édition depuis la maison, mais outre la fatigue, il était difficile d’organiser des rendez vous téléphoniques avec la certitude de ne pas être dérangée. Pourtant chaque matin, elle se levait à l’heure de mon réveil, allait s’occuper du petit, et préparait le petit déjeuner pendant que je prenais ma douche, tenant à passer avec moi, ce petit bout de matin avant que j’aille travailler.

Hier soir, je me sentais un grand besoin de tendresse. Physique bien sûr, la fin de grossesse et l’entrée dans ce marathon du biberon ne nous avaient pas laissé beaucoup de temps pour de longs câlins. Tactile simplement, car comment rivaliser avec la douceur de peau d’un bébé ? Et envie simplement de nous retrouver tous les deux, sans stress, avec l’impression d’avoir tout notre temps. J’avais acheté ce bouquet de fleurs, tout heureux de faire naître un sourire sur le visage fatigué de mon aimée. Mais quand je suis arrivé, ses traits étaient encore plus tirés que d’habitude, ses mâchoires étaient crispées. J’étais en retard car j’avais tourné longtemps pour trouver un fleuriste encore ouvert. Je ne l’avais pas prévenue de mon retard, voulant ménager ma surprise. Alors elle m’accueillit avec mauvaise humeur. Je n’avais pas eu le temps de lui expliquer mon retard, que cet accueil froid et ce repas froid actionnèrent froidement les rouages glacés et graisseux d’une dispute stupide et soudaine. Je jetai mon vase par terre et je partis sans un mot dans la chambre m’asseoir sur le lit.

C’est alors que je décidai de passer de l’autre côté.

Je me déshabillai lentement, ramassant pour une fois cette chaussette tombée à côté du panier à linge sale. Je posai un post-it sur le réveil et je me couchais de l’autre côté du lit, de son côté.

Lorsqu’elle vint dans la chambre, je dormais déjà mais je fus réveillé par la douce odeur de sa crème à l’amande, qu’elle avait passé sur son corps après un bain chaud, après cette douche froide. Elle prit le post-it et sourit en lisant :
« Mon amour, je me sens si triste et si honteux. Je voudrais dormir de l’autre côté ce soir, ton côté. »

Elle m’enjamba, la soie de sa nuisette effleurant mon épaule et elle s’allongea, de mon côté.

Pendant ces mois de grossesse nous avions l’habitude de dormir sur le côté, dos au mur. J’avais pris l’habitude de dormir contre elle et de caresser son ventre qui grossissait chaque jour, de guetter les mouvements du bébé sous sa peau. Mais depuis la naissance, par souci d’économie de nos forces, nous ne dormions plus enlacés, pour ne pas réveiller l’autre quand il fallait se lever et répondre aux appels du bébé. Mais aussi, par ce sentiment que notre intimité physique était réquisitionnée par un autoritaire bambin.

J’étais cette fois-ci de l’autre côté. Son oreiller sentait bon. Je l’entendis lâcher un long soupir, ses mains délicates cherchaient le contact rassurant de la soie de son vêtement. J’ai toujours aimé tenir et regarder ses doigts fins. Mon soupir, je l’ai lâché lorsque sa main s’est posée sur ma hanche, qu’elle s’est approchée de mon dos et s’est lovée tout contre moi, se tenant à mon buste, comme je me tenais à son ventre quelques mois plus tôt. Sa main pouvait sentir mon cœur, ma respiration. J’ai posé ma main coupable sur la sienne et après quelques respirations, nous avons pleuré doucement, silencieusement, et nous avons souri. Alors sa main sur mon cœur, ma main sur sa main, sa cuisse contre ma cuisse, mon pied sur son pied, nous nous sommes endormis, profondément.

Le lendemain, lorsque le réveil a sonné, je l’ai tout de suite éteint. Je ne me souvenais même pas si elle s’était levée cette nuit pour le petit. Son visage était plus reposé en tout cas. Je me levai, elle ne se réveilla pas. J’allai vers la chambre du petit qui gazouillait dans son lit. Il m’accueillit avec un grand sourire, je le pris contre mon torse nu et lui donnai de doux baisers. Je le reposai dans son lit et il reprit ses mystérieux conciliabules avec son doudou.

En entrant dans la cuisine, je vis les fleurs, mes fleurs, dans un autre vase.
Je retournais vers la chambre, ses bras s’étaient étendus, comme pour me chercher. Je résistai à l’envie de la réveiller par des caresses. Mais je me sentais heureux d’être passé de l’autre côté, de son côté, de notre côté.

PRIX

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Sandra Dulier · il y a
Très beau texte sur l'après naissance et renaissance d'un couple. Tout est alors à réinventé. Je vous invite à découvrir Boréale. http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/boreale
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Reveuse · il y a
très beau texte plein d'amour et de tendresse!C'est vrai que l'arrivée d'un enfant est source de bonheur mais pas que!!!!!!Vous avez mes votes
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Nadine Gazonneau · il y a
L'arrivée de Bébé pourtant tellement attendue et son impact sur une vie de couple . L'apprentissage est parfois même souvent douloureux au début . Texte très bien écrit , réaliste et une belle chute . Mes 5 voix.
Si vous voulez lire mon TTC en finale aussi je vous accueille avec plaisir sur ma page .

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David Rudloff · il y a
Merci beaucoup.
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Denys de Jovilliers · il y a
Beaucoup de tendresse dans cette évocation de l'arrivée du premier enfant dans la vie d'un jeune couple.
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Fred Panassac · il y a
Un récit réaliste. Mignonne et touchante tranche de vie d’un jeune couple (c’est le métier qui rentre !)
Oui, les premiers mois sont vraiment épuisants, et puis, à peine ces chérubins ont-ils fait leurs premiers pas qu’on les voit déjà prendre une chambre d’étudiant...;-)
Tous mes votes, bonne chance !

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David Rudloff · il y a
Et oui. Ca file ! :-)
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Joëlle Brethes · il y a
Oups... occupée par le RER j'allais oublier de confirmer mon soutien à votre Matinale. Il faut dire que la mention "lu/voté" qui subsiste de la sélection est gênante ! ;-)
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David Rudloff · il y a
Merci !
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Alex Des · il y a
Un récit qui m'a intrigué et tenu en haleine jusqu'au bout...Beaucoup de tendresse et une utilisation interessante du thème. Bonne chance pour cette finale!
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David Rudloff · il y a
Merci !
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Pecorile · il y a
Un petit peu longuet mais tellement tendre, tellement vrai ! Mes trois voix et câlins au petit.
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David Rudloff · il y a
Merci. Quelle partie pensez-vous que j'aurais dû retirer ?
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Pecorile · il y a
Il ne s'agit pas de "retirer" l'une ou l'autre "partie" d'un texte bien écrit, captivant le lecteur. Le récit est minutieux et nous entraîne dans cette analyse/réflexion d'une brouille fortuite. J'aurais tendance à faire de même pour mettre toute ma conviction ! Je pense qu' il suffirait de maîtriser son émotion et de condenser la narration pour ne garder que les mots essentiels. Ce n'est pas facile lorsque l'on est pourvu d'une grande sensibilité !
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David Rudloff · il y a
Merci pour ce partage.
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Zouzou · il y a
mon soutien , David ! Si vous les aimez , j'ai quelques très très courts en lice , merci ...
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Jusyfa · il y a
Incursion dans la vie d'un couple pour une histoire, courante, bien dite et bien écrite..***
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