2
min

De l'autre côté du couloir

Image de Scribouille

Scribouille

154 lectures

135

Elle ne reconnaît rien Thérèse. Elle est là dans une chambre bien ensoleillée, elle se tient debout près de la porte-fenêtre, elle regarde la pelouse bien tondue.
On lui parle, elle se retourne. Ils sont nombreux, trop nombreux pour une si petite pièce. Que font- ils là ?
- Tu vas être bien ici, Maman, Marie-Luce est dans la chambre d’en face, de l’autre côté du couloir, tu pourras la voir tous les jours.
Un homme s’approche, lui tend les bras. Thérèse recule d’un pas et lui prend la main : « Merci bien, Monsieur, c’est gentil. »
Une dame lui saisit la main d’autorité et la guide doucement vers une commode sur laquelle trônent quelques photos. Thérèse observe et son regard se durcit. Ils se sont tous rapprochés, elle se sent cernée.
Timidement, elle dit : « Je voudrais rentrer chez moi maintenant, Robert m’attend, y a du travail et je peux pas laisser mes enfants seuls, surtout Marie- Luce. »
- Maman, on est là, tu vois. On est grand maintenant...Ici, c’est chez toi désormais, tu vas dormir ici.
Dormir, oui, çà elle en a besoin. Elle aperçoit le lit. Finalement, il n’est pas mal cet hôtel.
La dame lui tient toujours la main, elle voudrait qu’elle se concentre sur les photos, elle a l’air de pleurer.
Thérèse saisit le cliché qu’elle lui tend :
- Tu me reconnais Maman ? C’est moi le jour de mon mariage.
- Bien sûr que je vous reconnais, j’ai toujours eu une bonne mémoire vous savez... Tenez cette photo-là, c’est Marie-Luce, ma fille. Ah elle m’en a fait voir celle-là ! Quelle vie j’ai eue à cause d’elle ! Un enfant handicapé, c’est pas rien vous savez...pas moyen de sortir, un boulet à chaque pied. Pff, bon débarras.
- Maman, maman, s’il te plaît, ne dis pas çà. Tu as toujours été formidable avec Marie-Luce, tu as forcé notre respect, tu es la mère la plus gentille, la plus douce que... Ne dis pas çà, s’il te plaît.
Thérèse revient dans son monde, la dame pleure à chaudes larmes maintenant. Qu’est-ce qu’ils sont sensibles les jeunes d’aujourd’hui.
Elle ne pleure pas Thérèse, elle n’a jamais pleuré. Elle se dirige vers le lit, s’assoit et leur demande de la laisser tranquille maintenant.
Thérèse ne sait plus, Thérèse a oublié qu’elle vit ici depuis cinq ans. Elle s’y est installée avec sa fille, handicapée mentale devenue aveugle. Elles ont toujours été inséparables, elles ont donc partagé la même chambre. Au début, elles se sont bien entendues, malgré les sautes d’humeur de Marie-Luce mais la maladie de Thérèse a fait sauter tous les verrous, toutes les barrières morales. La mère a reproché à la fille de lui avoir gâché sa vie, les douleurs et les frustrations enfouies ont ressurgi. Les disputes entre les deux se sont envenimées. Il a fallu les séparer. Marie-Luce a conservé sa chambre car elle y avait tous ses repères.
Thérèse a déménagé de l’autre côté du couloir.

PRIX

Image de 5ème édition

Thème

Image de Très très courts
135

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Lalili
Lalili · il y a
j'aime beaucoup cet instant de vie touchant et cru. Je trouve juste la fin un peu rapide.
·
Image de Louise Calvi
Louise Calvi · il y a
que de douleur enfouie
·
Image de Mama Durodie de Charrin
Mama Durodie de Charrin · il y a
Ouh ça fait pleurer dis donc Scribouille. Autant pour Thérèse que pour Marie Luce. C est beau ce texte, on a envie de les prendre dans les bras et de les serrer très fort l une contre l autre jusqu ce que l amour soit le plus fort. Mes voix émues !
Je vous emporte pour de consoler en balade en métro dès que vous le pouvez!

·
Image de Scribouille
Scribouille · il y a
Votre côté généreux et chaleureux me fait sourire. OK je vais m'offrir une sortie métro pour me consoler. :)
·
Image de Linaka
Linaka · il y a
Les ravages du temps. Beau texte
·
Image de Scribouille
Scribouille · il y a
Merci Linaka
·
Image de Sylvie Talant
Sylvie Talant · il y a
C'est tellement ça, c'est tellement vrai...On est tour à tour dans la tête des deux groupes : les enfants visiteurs et la maman dont les barrières s'effondrent. On rit avec une forte envie de pleurer. Une incursion parfaite sur ce terrible " autre côté ". Beaucoup l'ont traité au cours de cette Matinale car il est omniprésent dans nos vies mais ce texte là est mon préféré. Le chef d'oeuvre de cette thématique. + 5
·
Image de Scribouille
Scribouille · il y a
Waouh... je rougis derrière mon écran. Merci beaucoup Sylvie pour ce beau compliment.
·
Image de Cristel D
Cristel D · il y a
Très beau texte, très pudique.
Si vous avez le temps, je vous invite à me lire.

·
Image de Scribouille
Scribouille · il y a
Merci CristelD. Je suis passée vous lire et j'ai trouvé votre texte original.
·
Image de Bernard Boutin
Bernard Boutin · il y a
La maladie du siècle ! Récit sensible qui évite de tomber dans le pathos !
·
Image de Scribouille
Scribouille · il y a
Merci Bernard.
·
Image de Claudine
Claudine · il y a
Amour désormais impossiblement possible ou possiblement impossible. Quelle histoire douloureuse.
·
Image de Scribouille
Scribouille · il y a
Merci Claudine d'être passée me lire.
·
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Quel récit douloureux... qui fait écho à ce que j'ai vécu avec ma mère... tous mes votes pour partager...
·
Image de Scribouille
Scribouille · il y a
Désolée pour votre mère et pour vous Lise. Pour moi, c'était moins direct puisque cette histoire est celle d'une tante.
·
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Pas grave, moi je m'en suis remise, pas elle, elle est morte avec son boulet, moi, au pied... quelle tristesse.
·
Image de Elena Hristova
Elena Hristova · il y a
ce texte est très touchant et a fait émerger en moi plein d'émotions enfouies. mes 5 votes avec plaisir
·
Image de Scribouille
Scribouille · il y a
Merci Elena.
·