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De l'autre côté

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lucas lavarenne

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Francis n’en croyait pas ses yeux. Une nouvelle fois, il laissa son regard balayer le paysage incroyable, indescriptible – irréel, même – qui se dressait au-dessus de lui. Étendu de tout son long, face contre ciel, il sentait son esprit divaguer. Autour de lui, d’étranges végétaux s’élevaient fièrement. Ils s’étendaient plus haut qu’aucun autre arbre, et avaient l’air si fins qu’il lui paraissait les voir onduler délicatement. Au milieu de cette forêt dansante, les reflets du soleil se faufilaient difficilement, semblant parfois changer de teinte.

Ivre de cette vue, Francis ne parvenait plus à se remémorer la cause de la peur terrible qui lui rongeait les entrailles. Était-il effrayé par la sensation d’asphyxie qui naissait dans sa poitrine ? Par les échos anormaux des rares cris que son instinct le poussait à lancer ? Par le froid mordant qui l’avait soudain engourdi ? La lenteur affligeante avec laquelle il effectuait chacun de ses mouvements ? Ou peut-être avait-il encore pensé à elle… Elle – celle qu’il n’était plus sienne, mais qui le hantait toujours.

Beaucoup plus haut, une volée de mammifères traversa l’espace. « Drôles d’oiseaux », murmura Francis. Eux aussi se déplaçaient avec peine. Il plissa les yeux, mais ne parvint pas à distinguer leurs ailes : d’en bas, ils avaient l’air de petits serpents qui rampaient à l’unisson. Bientôt, le groupe se sépara, une partie descendant en spirale vers la forêt de lianes où ils se faufilèrent avec grâce. Lorsque quelques-uns reparurent, Francis put voir les couleurs vives de leurs plumages qui n’avaient rien de duveteux. « Où suis-je ? » tenta-t-il alors de murmurer. À bout de souffle, il ne parvint toutefois qu’à émettre une nouvelle série de sons étouffés, et sentit la panique le reprendre.
Plus les secondes s’égrenaient, plus il perdait pied, croyant bientôt voir le ciel sinuer à son tour. Tremblotant, il imagina le pire, et ne put s’empêcher de penser une dernière fois à elle. S’il ne se ressaisissait pas, il ne pourrait plus jamais tenter de la reconquérir. Il ne lui tiendrait plus la main, et ne la verrait pas vieillir – même de loin, ou de très loin. « Respire », se dit-il alors que son diaphragme ne lui obéissait plus. Pourquoi donc était-il tombé dans un tel état de paralysie ? « Respire », reprit-il en se concentrant. Il ne pouvait pas partir – pas maintenant, pas ici. Pas au milieu des lianes, des oiseaux sans ailes et du ciel dansant.

Au bord de la syncope, Francis ferma les yeux. Il repensa à leurs balades printanières le long du canal, à leurs vacances en Italie, aux fous rires qu’ils avaient si souvent partagés devant ces vieux films qu’ils appréciaient tant. Plus les images défilaient, plus le calme lui revenait. Lorsqu’il rouvrit les paupières, il avait repris possession de son corps. Là-haut, il remarqua une petite forme rectangulaire qui scintillait timidement dans la lumière, mais fut incapable de déterminer son altitude. Peut-être était-elle très proche, ou bien fantastiquement lointaine. Elle lui semblait en tous cas familière, et lui inspira un étrange sentiment de réconfort. « Maintenant ! » pensa-t-il alors, profitant de ce bref regain d’énergie pour respirer de toutes ses forces. Tandis qu’il bombait son torse et ouvrait grand la bouche, il crut voir un petit corps s’agiter, penché par-dessus la forme. « Non ! » voulut-il alors hurler, se rappelant soudain de tout. Pourtant, il était trop tard, et tandis que ses poumons se remplissaient et que son regard devenait vide, il ne voyait plus qu’elle – magnifique, à jamais.

Vingt mètres plus haut, Alain était désespéré. Il aurait dû s’en douter, depuis le temps. Vingt-cinq ans – cela faisait déjà vingt-cinq fichues années qu’il venait pêcher sur le lac, bravant à chaque fois l’interdit. Lui, qui n’avait jamais appris à nager, se targuait de passer ses week-ends perché sur sa frêle embarcation, remontant poisson sur poisson sans jamais penser au pire. Francis non plus ne savait pas nager – à croire que dans les parages, la chose n’avait rien de rare. Plus raisonnable, il avait en revanche toujours refusé de le rejoindre sur la barque, se contentant de pêcher depuis la rive.

Depuis que son épouse l’avait quitté, son ami n’était toutefois plus que l’ombre de lui-même. La raison même de leur séparation demeurait un mystère, mais la mélancolie épouvantable qui l’avait envahi était telle que plus rien ne lui semblait imprudent, et pour la première fois, il avait accepté de prendre place à bord du bateau. La pêche avait bien commencé, et le poisson n’avait pas manqué. Pourtant, lorsque Francis s’était penché par-dessus l’embarcation pour relâcher une ablette, la chance les avait brusquement abandonnés, faisant chuter le malheureux au hasard d’un coup de vent. En le voyant couler à pic, incapable de se débattre, Alain avait bien failli sauter à son tour. Impuissant, il n’avait néanmoins pu s’y résoudre, et s’était contenté de gémir péniblement tandis que son ami disparaissait entre les algues et les bancs de poisson, attiré comme un aimant par le fond du lac.

Bien plus haut, dans le ciel, un rapace passa et tourna ses yeux vers le pêcheur. « Que crois-tu donc trouver là-dessous ? » se demanda-t-il en voyant l’humain contempler la surface, pensant peut-être qu’un autre monde s’étendait au-delà.

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De margotin · il y a
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Bonjour à vous!
Je vous invite à découvrir et à soutenir Nilie au concours du Prince oublié. Merci beaucoup

https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/nilie-3

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jusyfa *** Julien · il y a
Bonsoir Lucas, dernier jour demain pour ce texte en finale, si cela vous tente :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/et-on-dit-que-l-alcool-tue-lentement
merci.
Julien.

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jusyfa *** Julien · il y a
Je vous lis pour la première fois, agréable découverte, bravo ! *****. Je m'abonne à votre page.
Julien.
sans vous obliger, Je vous propose 2mn de lecture à critiquer :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/et-on-dit-que-l-alcool-tue-lentement

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Michaël ARTVIC · il y a
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Yann Olivier · il y a
Bravo. Mes voix.
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Denys de Jovilliers · il y a
Le changement de point de vue dans la narration est habile. On passe de Francis à Alain en prenant de la distance par rapport au premier, mais la dimension fantastique demeure avec la question finale.
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JARON · il y a
Bonsoir Lucas, un texte bien construit avec une écriture fluide, un beau moment de poésie. Mes voix avec plaisir. Si vous avez un instant pour venir en Transylvanie, venez faire la fête au château de Bran, vous y serez bien reçu. En attendant, belle fin de journée.https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-chaeau-de-bran
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Alain d'Issy · il y a
Recit envoûtant - bravo
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Laurence Delsaux · il y a
Je vote pour la poésie particulière qui se dégage de ce récit
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lucas lavarenne · il y a
Merci Laurence !
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Vrac · il y a
A lire deux fois, pour "savourer" cet onirisme. Le monde de l'eau sous toutes ses formes, de la pêche à la noyade, et à des souvenirs "ophéliens"

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