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FINALISTE
Sélection Jury

« Je serai quand même bientôt tout à fait mort... Enfin. » Le désespoir de la vie transgressait à travers chacun de mes mots. L’infirmier à mon chevet, qui jusque-là n’avait fait aucun geste, fronça les sourcils d’un air désapprobateur.

Il me tendit un verre d’eau tout en énonçant de son savoir médical :
— Vous n’allez pas mourir Monsieur Eriksen, vous avez encore de beaux moments à vivre !
— Au diable. Quatre-vingt-neuf putains d’années que je troue la couche d’ozone, je ne soufflerai pas cet nonuple décade.
— Mais votre fam...
— Vous avez vu quelqu’un s’approcher à moins de dix mètres depuis que je suis ici ? Je suis trop vieux pour avoir des parents hors du cimetière, ma sœur est une connasse qu’il fait bon ne pas rencontrer et jamais une péronnelle m’a passé la corde au cou, enfin au doigt...

Mimant la dernière heure d’un pendu, je rigolai quand le petit jeune leva les yeux au ciel, mais bien vite une quinte de toux me fit renverser une partie du verre dans ma main et me rappela qu’il n’était plus temps à ces gamineries. Plus que quelques minutes, je le sentais... La fin, bientôt. Le jeune Tom, de son original nom, s’avança vers moi et mit sa main sur mon front. Sa grimace fut aussi subtile qu’un coup dans les valseuses. Il voulait me garder en vie, plus que moi-même je n’aurais dû. Mais il ne se doutait pas du cadeau que ce sommeil tant attendu me ferait.

— Approche p’tit, plus près... Voilà... Je peux maintenant compter les minutes qu’il me reste sur nos deux mains, alors je vais te révéler une chose qui va changer ta vie. Tu... Avant ça, es-tu croyant ?
— Croyant ? s’étonna Tom, n’ayant jamais vu le vieil homme se tourner vers n’importe quelle religion.
— Oui, la messe, les rabbins, Shiva et toutes ces conneries.
— Eh bien, j’ai été baptisé, mais je n’ai jamais vraiment cru que...
— Bien. Chacun peut croire ce qu’il veut, mais ça va grandement nous faciliter la tâche. Bon, quand tu étais gosse, tu as sans doute entendu parler de l’Enfer et du Paradis...
— Oui.
— Des conneries. Quand tu meurs, tu meurs. Il ne faut pas essayer de croire qu’un bonhomme du haut de son nuage va trouver ta gueule sympa et te fait monter au ciel. Le seul moyen d’y accéder c’est de bais...
— D’accord ! D’accord j’ai compris. Mort c’est mort. Plus rien après.
— Est-ce que j’ai dit ça ?
— Mais...
— Laisse tomber. C’était une mauvaise idée...

Fatigué, j’ai clos le débat avant même qu’il ne puisse rechigner. Mes yeux suivirent ma bouche, et je m’endormis sans même reposer le verre tenant encore en équilibre sur mes genoux. Quand je rouvris les yeux, j’étais seul dans la chambre et le soleil semblait être parti se coucher également. Je restai quelques instants bercé par le son des machines autour de moi et par le goutte à goutte d’une poche de liquide transparent relié à ma veine. Tout ce bordel alors que j’aurais pu être tranquillement chez moi, dans mon fauteuil et avec une petite bière.

Le lit vide à ma gauche indiquait que mon ancienne colocataire avait fait le grand saut depuis ce matin. Et mon heure tardait et tardait. J’avais bien cru à la fin toute à l’heure, mais il semblait que j’étais trop pressé. Je repensai à cette Gisèle à côté, si effrayée de partir. En vérité, les gens ont peur d’être oublié, voilà tout. Comment aurais-je pu avoir peur d’être oublié alors que personne ne me connaissait ? À part Gisèle. Pendant six jours. Mais elle était morte, alors ça ne comptait pas vraiment. C’était peut-être pour ça qu’on mettait tous les vieux dans les mêmes chambres : histoire qu’ils partagent leur solitude avant d’y mettre définitivement un terme.

Mu par une force que je croyais disparue depuis bien longtemps, j’ouvris le tiroir de la table de chevet et sortis une feuille vierge ainsi qu’un stylo plutôt récalcitrant. La feuille pas si vierge, contenait des chiffres et diagrammes biscornus au dos, peut-être un papier important pour mes soins... De toute façon j’allais crever, alors qui s’en foutrait ! D’une écriture bancale à cause du manque de support, je griffonnai sur le papier, mes pensées sans aucun filtre.

« Mourir c’est... c’est franchement la meilleure chose qui puisse t’arriver. Faut pas avoir peur de vivre ta vie, mais tu vas te fatiguer et ça, crois-en mon expérience c’est le plus chiant. Avoir un corps qui ne suit pas ton esprit... Autant avoir une putain de bagnole de course et devoir pédaler pour avancer. Ne te fais pas avoir. Personne ne te le dira, car personne n’est jamais revenu pour te le dire, enfin, c’est ce que l’on croit. Ouvre ton esprit gamin !
La mort, c’est juste un pont. Oui, un pont, qui part de ta vie et t’amène à une deuxième vie (si ce mot peut s’appliquer dans l’autre monde), qui a l’air beaucoup mieux ! Je vérifierai ça bientôt, par moi-même. Ne te demande pas comment je le sais, ce n’est pas important (et tu ne me croirais pas). Dis-toi simplement qu’avoir peur de la mort c’est stupide et inutile, car au final, tu quittes un monde pourri pour un bien meilleur.
Les débiles qui ont inventé cette idée de « monde meilleur » pour leur soi-disant paradis, ne pouvait pas mieux tomber. Comme quoi la religion peut dire autre chose que des conneries... Sans le faire exprès.
Je ne vais pas continuer pendant cent ans, bon Dieu que je ne voudrais pas rester aussi longtemps en vie... Simplement, je ne te dis pas adieu, mais à plus tard. On se reverra une fois que tu seras mort (sachant la vérité, tu peux même souhaiter que ça arrive le plus tôt possible).
Emile Eriksen »

Une fois la lettre achevée, je pliai la feuille et deux et inscrivis le nom de « TOM » sur un côté. Un courant d’air glaça la chambre et, me tournant vers la fenêtre, je remarquai que celle-ci était bien fermée. Un sourire passa sur mon visage. Je pris le bout de papier entre mes mains et les installai sur mon ventre, le corps allongé et droit, puis j’inspirai profondément et expirai.
Pour la dernière fois.

PRIX

Image de Été 2018
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Potter · il y a
J'ai vraiment bien aimé votre histoire bravo !!!!!!
N'hésite pas à venir jeter un coup d’œil à mon dessin finaliste : https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/poudlard-3?all-comments=1&update_notif=1533195954#fos_comment_2874290

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Yoann Bruyères · il y a
J'ai bien aimé le personnage, sa façon de s'exprimer, c'est bien réussi. Pour le fond j'ai un peu moins accroché mais c'est surtout un goût personnel ;-)
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Aurélien Azam · il y a
Quel personnage ! Plein de vie dans ce récit aux portes dela mort, où j'ai finalement plus rigolé que chialé : mais je suis sûr que ton narrateur ne m'en voufdra pas ^^' Tout comme Noels, j'aurais trouvé plus adapté pour ce texte l'utilisation du présent. Mais ça ne gàche pas le plaisir de lecture :)
Merci et bravo, Writeria !
Dans un autre contexte, mon très très court "Gu'Air de Sang" est actuellement en finale du Prix Court et Noir ! Si tu le souhaites, n'hésite pas à aller le lire et le commenter, j'en serai ravi :)
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/gu-air-de-sang

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Corinei · il y a
Beaucoup d'humour dans ce conte philosophique +5
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Laura_helene · il y a
Merci pour ce conte. Quel beau personage ce vieux monsieur. J'aime sa spiritualité et son humour! Quel bonhomme vraiment! Merci pour ce petit voyage et mes voix bien sur :)
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Noël Sem · il y a
J'aime bien le style, sauf que j'aurais préféré une rédaction au présent. Mes voix.
et une invitation à découvrir https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/papy-rolling-stones

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Rose · il y a
c est ....plein de vie!
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M. Iraje · il y a
Contrairement à ce que dit la fin, une nouvelle qui ne manque pourtant pas d'inspiration ☺☺☺ !
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Emmanuel Alix · il y a
bonjour vous avez le vote (5 voix) du troubadour Autresrimes . vous proposant de découvrir et peut être voter pour le mien 'le mystère du mélange des couleurs"
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Yves Le Gouelan · il y a
Un petit moment de vie, plutôt de fin de vie, sans dieu, ni maître. Une petite bière avant la mise en bière ?
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