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Nicolas Dubois

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Finaliste
Sélection Jury

Recommandé

— C’est la quatrième fois ce mois-ci. C’est quoi votre problème ?
Derrière son bureau, la flic me regarde, la tête penchée en avant. Dans ses yeux, je lis la lassitude et l’énervement. Malgré son âge, vingt-cinq ans environ, elle a le regard usé de ceux qui en ont déjà trop vu pour avoir encore foi en l’homme.
Il est vingt-et-une heures et des poussières. Je me suis fait prendre quatre heures avant, en train de subtiliser deux bouteilles de vin dans une épicerie fine du beau dix-septième, l’arrondissement de Paris où je vis. C’était un pari risqué. Mais il fallait que je tente le coup.
— Vous vous souvenez de ce que vous m’avez dit la dernière fois ?
Bien sûr que je n’ai pas oublié. Je lui avais promis que j’allais changer. J’y croyais vraiment. Je suis peut-être un branleur, je profite un peu du système, mais quand je promets, je tiens. Changer, oui, mais je ne lui ai pas dit comment.
Je comprends qu’elle soit agacée. Quatre fois en un mois, ça fait beaucoup. Même pour un flic de Paris. Ce qui doit surtout la surprendre, c’est que jusque-là, j’avais réussi à passer entre les mailles du filet.
Je me suis fait prendre pour la première fois au début du mois, connement, en train de filer six grammes de shit à un pote qui m’en avait demandé. Attention ! Si je fume, comme la moitié des mecs et des nanas de mon âge, je ne deale pas. Je mutualise simplement les achats de quelques connaissances afin de payer au prix minimum ma consommation. En y réfléchissant, c’est quasiment une démarche économique et citoyenne, mais je doute qu’un juge l’entende ainsi.
J’étais en train de tendre la boulette quand deux keufs en civil m’ont sauté dessus. Mon pote Eric, plus rapide, les avait vu s’approcher. C’est lui le blanc, c’est moi le noir, mais c’est pourtant lui qui court vite. Il s’est enfui avant que j’ai pu faire quoi que ce soit. Je me suis fait plaquer, menotter, fouiller, bousculer, je ne sais plus exactement dans quel ordre, avant de me retrouver au commissariat. C’est là que l’agent Ghazouani m’a interrogé pour la première fois. Elle s’est montrée professionnelle, m’interrogeant de sa belle voix rauque. J’ai reconnu les faits, je me suis expliqué avant d’être relâché au bout de quelques heures, sous la menace d’une convocation par un juge.
La deuxième arrestation eut lieu la semaine suivante, trois rues plus loin. J’étais en scooter quand un type m’a accusé de lui avoir coupé la route. Un geste vague, entre « pardon », et « c’est bon, laisse-moi tranquille » et j’ai redémarré. Le mec m’a alors doublé avant de piler devant moi. J’ai éclaté mon scooter contre son parechoc, réussissant à rester debout. Il a bondi furieusement hors de sa voiture. J’ai frappé le premier. Coup de pied, coup de poing, il s’effondre, sirène de police, au poste. Le blanc en Mercedes était probablement moins coupable que le black en scooter.
Je crois que l’agent Ghazouani – Nadia, comme l’a appelée un de ses collègues en uniforme – a froncé les sourcils quand je suis entré dans le bureau. Le flic m’a assis, je l’ai saluée, elle n’a pas relevé et a commencé son interrogatoire. Ses cheveux noirs réunis en arrière en un chignon strict, elle m’a lancé un regard direct et m’a demandé pour la deuxième fois de décliner mon identité.
J’étais sincèrement désolé de l’ennui que je lui causais. Je le lui ai dit. Puis j’ai répondu le plus gentiment possible et le plus précisément possible à ses questions. Elle m’a averti que le conducteur pourrait porter plainte et, en un quart d’heure, c’était réglé. J’ai même pu dîner chez moi, avec un sentiment bizarre au ventre, une sorte de malaise.
Cinq jours plus tard, en sortant du métro, plongé dans mon téléphone, je bousculais un type. Rien de méchant, mais dans le heurt, son portefeuille tomba. Je me baissai pour le ramasser. L’homme prit peur, cru que je voulais lui voler – je n’y avais pas encore songé – et commença alors à rameuter les passants.
J’ai essayé de rester calme, ça oui, mais je n’ai pas pu. J’en ai assez de me faire insulter, de subir le racisme quotidien, de sentir l’opprobre, la peur ou la méfiance dans le regard des autres. Après une insulte à peine déguisée, j’ai posé mon front contre le sien en lui intimant l’ordre de s’excuser sinon je gardais son portefeuille, quand la police a débarqué.
Je me suis retrouvé pour la troisième fois devant Nadia Ghazouani, une boule à l’estomac. Quand j’ai croisé son regard, j’ai compris qu’elle m’avait parfaitement reconnu et que je commençais à parfaitement l’agacer. On s’est livré au rituel de l’interrogatoire, avec toutefois une différence. Elle m’a passé un savon, me demandant si je n’avais pas d’autre chose à faire que de fumer du shit, frapper des gens et voler des portefeuilles. Pour la première fois, je l’ai sentie affectée. Elle m’a dit qu’elle ne comprenait pas, que j’étais poli, que je n’avais pas eu de problème jusque-là avec la police, et que je devais changer.
Je suis resté un long moment à la regarder sans rien dire. Elle avait certainement eu une journée difficile. Je le sentais. Je la trouvais... Je ne sais pas, touchante. Je lui ai dit que je changerais.
J’ai passé la semaine suivante à repenser à ces arrestations, à cette Nadia, elle d’un côté du bureau et de la loi, moi de l’autre. Et puis j’ai repéré ces bouteilles.
Maintenant je suis là, en face d’elle, elle attend une réponse. Alors je me lance.
Je lui explique qu’à part être arrêté, je ne savais pas comment faire pour la revoir, que j’ai déposé le montant exact des bouteilles sur le comptoir, qu’elle peut appeler pour vérifier, que le nom du vin, Saint-Amour, m’a donné l’idée, et que j’aimerais bien prendre un verre, ce vin-là ou autre chose, avec elle.
Elle se demande si je me fous d’elle. Elle me regarde, non, me transperce. Elle se tait une longue minute. Enfin, elle s’adresse à moi :
— Je finis à dix heures. Attendez-moi au café, de l’autre côté de la place.

PRIX

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Fred Panassac · il y a
Enfreindre la loi en toute innocence et candeur avec votre personnage qui ne fait que « mutualiser » est un régal à goûter dans son fauteuil, mêlé de critique sociale doucement glissée. J’ai énormément apprécié, ainsi que la chute, improbable mais qui réchauffe ; je rajoute 5 portefeuilles malencontreusement tombés des poches, et je laisse le malfrat au cœur tendre et la fliquette trinquer à notre santé ! Bravo !
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Michelle Solaro Laporte · il y a
Aah ! plaisir de lire, et après, de la relire. Bravo Nicolas
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Nicolas Dubois · il y a
Merci Michelle! :D
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Paul Brandor · il y a
Mes 5 voix pour ce texte original et rythmé qui nous embarque chez les flics.
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Bernard Boutin · il y a
Une belle suite de trois quiproquos selon le protagoniste qui l'amène au commissariat, qui débouche sur un quatrième qui n'en est pas un, pour que le héros puisse revoir la belle policière. Un conte de fées moderne avec en toile de fond une réflexion sur les a priori de la justice !
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Geny Montel · il y a
Le suspense jusqu'au bout. Bien joué Nicolas !
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Pecorile · il y a
D'accord je vote ! Nous sommes au 21ème siècle et c'est le quotidien, bien romancé, bien gentil, alors...!
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Nualmel · il y a
Ben ça fait du bien un peu de romantisme parfois !
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Pecorile · il y a
Oui c'est du romantisme et c'est bon de lire en espérant que ça se passe comme ça dans la vraie vie !
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Nualmel · il y a
Ça j'y crois pas trop... ni dans la vraie vie ni dans les forums non plus d'ailleurs...
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Nicolas Dubois · il y a
Merci Pecorile, merci Nualmel. Faisons au moins semblant d'y croire. Ça ne peut pas faire de mal.
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Pecorile · il y a
La littérature ? La Vie d'à côté ! L'auteur ? Une Fée sans baguette, un magicien sans grimoire.
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Nualmel · il y a
Oui ! et parfois la vie offre de vraies jolies surprises ! improbables, on n'oserait pas les inventer parce que cela semblerait irréaliste...
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Zouzou · il y a
+5 ; si vous aimez , quelques courts sur ma page aussi , merci ...
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Virgo34 · il y a
Bonne chance !
Je vous invite à aller dans mon rêve, lui aussi en finale de la Matinale.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/reve-dailleurs-pantoum

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Pascal Depresle · il y a
Hé hé, que voilà un bel autre côté. J'ai pas mal de textes en finale, si l'envie vous dit de passer.
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Petitpoizonrouge · il y a
bonne chance !

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