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De l'autre coté

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Topscher Nelly

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La sonnerie stridente du réveil me sort en sursaut de ma torpeur. J'essaie de glaner quelques minutes jusqu'à la répétition du réveil. Promis ce soir, je change pour mettre une musique plus douce! Mon sommeil n'a pas été réparateur, j'ai l'impression de n'avoir pas dormi, de sortir d'une nuit blanche. Je me lève, enfin, et jette un œil à la fenêtre en enfilant mon peignoir en soie. La journée va être morne avec cette brume épaisse. Je soupire et, relevant la tête, vais affronter une nouvelle journée. Une journée pleine d'habitudes. Ces habitudes qui nous tuent à petit feu.
J'arrive dans la cuisine, étonnée de ne pas voir mon petit déjeuner servi, comme tous les matins, depuis trois ans. Je m'approche de la cafetière quand je sens une présence derrière moi. Je me retourne et crie face à cet inconnu qui se tient, appuyé nonchalamment contre le mur. J'attrape le premier couteau de cuisine que je trouve et le menace. Il éclate de rire et je ne peux m'empêcher de le trouver très séduisant.
— Nous allons d'abord déjeuner hein ?
Il s'approche doucement et, sans me lâcher des yeux, récupère le couteau dans ma main. Sans se départir de son calme, il commence à faire le café et préparer le pain grillé. Je profite qu'il soit occupé pour m'enfuir dans le salon. Un hurlement jailli de mes lèvres quand je me cogne au cadavre de ma colocataire. Elle git, pleine de sang, sur le tapis et cette vision m'attire comme un aimant. Je ne peux pas détourner le regard alors que je sens glisser une main entre mes cuisses. L'inconnu est derrière moi, je me retourne vivement et l'affronte du regard.
— Non mais ça ne va pas ! hurlé-je
— Tu faisais moins la Sainte- nitouche cette nuit.
— Mais je ne vous connais pas !
— Crois-tu ?
Je secoue la tête, ferme les yeux et me file deux claques. Je dois dormir ce n'est pas possible ! Quand je rouvre les yeux, l'inconnu est toujours là. Je tends la main vers lui et le touche. Il est réel. Il me sourit et me fait signe de le suivre à la cuisine. Je regarde à nouveau le cadavre et suis l'homme qui vient de me servir un café.
— Je suppose que c'est à vous que je dois la mort d'Alice.
— C'est bien ce que m'as demandé ? Tu m'as dit que tu n'aurais pas le courage de le faire, malgré tout ce qu'elle t'a fait. Donc je l'ai fait pour toi. Je suis juste désolé pour le tapis.
Je l'observe, hagarde, et essaie de me remémorer ma nuit. Visiblement, je l'ai passé avec cet homme beau comme un dieu. Je n'ai aucun souvenir réel, juste une impression de flotter et d'avoir fait des folies. Je sens le souffle de l'inconnu dans mon cou et je frisonne d'extase. Je m'en veux aussitôt et ça le fait rire. J'avale mon café et m'en ressert un autre immédiatement. Il me faut au moins ça pour essayer de mettre un peu d'ordre dans mes pensées. L'homme ancre ses yeux noirs en moi.
— Alors tu as envie de tuer qui aujourd'hui ?
— Mais personne ! C'est quoi ce bordel !
Je me mets à pleurer, mes nerfs lâchent complètement face à ce mec qui tient des propos insensés. Je l'entends soupirer d'un air agacé et relève doucement mes yeux vers lui. Il va peut-être me réserver le même sort qu'Alice si je l'énerve.
J'ai l'impression que ses yeux me transpercent et qu'il entre en moi pour fouiller le plus profond de mon âme. Des images assaillent alors mon esprit. Des images où lui et moi tuons des personnes de ma connaissance. Ce professeur d'abord qui a planté mon année, puis deux de mes ex qui ont préféré aller voir si les copines étaient mieux que moi et le conducteur qui m'a grillé la priorité avant-hier. Je me vois leur tirer des balles en pleine tête sans trembler et l'homme à côté de moi m'y pousser. Je me vois surtout y prendre goût. Le rêve, car ce ne peut être qu'un rêve, fini en partie de jambe en l'air avec ce mec charismatique, qui ce matin squatte ma cuisine après avoir butté ma co-locataire. Il détourne enfin son regard du mien et je reviens dans la réalité dans une grande inspiration.
— Mais vous êtes qui ? Le diable ? demandé-je, perdue et ayant besoin de comprendre.
— Je suis celui que tu as envie que je sois.
Je me lève et commence à faire les cents pas. La brume s'est transformée en épais brouillard, rendant l'instant encore plus glauque et étrange. Le téléphone retentit me faisant sursauter. Je vais décrocher sans lâcher l'inconnu des yeux. Il joue avec un couteau et à nouveau je sens l'excitation poindre en moi. L'appel est de mon propriétaire qui me relance pour les deux mois de loyer de retard. "T'as qu'à crever" pensé-je en raccrochant.
— Ah enfin on a une cible ! me dit-il ayant déjà enfilé sa veste et se mettant à siffloter gaiement. Non content qu'il lit en moi comme un livre ouvert, il entend aussi mes pensées. Presque par magie je me retrouve à le suivre, à ouvrir la porte pour m'engouffrer dans la brume épaisse qui m'oppresse et m'attire à la fois.
Mon compagnon semble connaitre tout car il me conduit directement à l'adresse, visiblement peu gêné par la purée de pois qui nous entoure. Il me met une arme dans la main et me sourit presque gentiment.
— Mais arrêtez je ne veux pas le tuer !
— En es-tu bien certaine ?
À nouveau, ses yeux se frayent un chemin jusqu’à mon cerveau et là je revois la proposition que ce gros porc de propriétaire nous a faite. Si nous couchions avec lui, il effacerait l'ardoise de nos loyers impayés. Alice a décliné l'invitation, mais lui a fait croire que je pourrais être intéressée. Pour cela j'ai détesté ma colocataire car c'est seule que j'avais dû faire face aux avances et au harcèlement de l'autre porc. Alice n'est plus et il me reste donc un seul petit problème à régler.
Comme il m'a été facile de lui planter une balle entre les deux yeux et comme l'étreinte avec mon partenaire a été des plus sulfureuses devant le cadavre de feu mon propriétaire !
L'immense brume commence à se dissiper. Mon compagnon me dit qu'il faut rentrer. Je le suis docile en réfléchissant à qui sera ma prochaine cible, à qui j'en veux assez pour commettre un meurtre.
À peine, suis-je rentrée chez moi que l'on me secoue comme un cocotier.
— Emilie, réveille-toi. Tu vas être en retard pour tes cours !
J'ouvre les yeux et tombe sur Alice qui m'explique, devant ma mine déconfite, que j'ai dû, encore une fois m'endormir sur le canapé en lisant. Je ramasse mon roman du moment, cette histoire de tueur d'un autre monde sur lequel je fantasme depuis quelques jours. C'est avec déception que j'observe ma colocataire. Si elle est bien vivante ça signifie que tous les autres le sont aussi. Pourtant tout semblait être si réel. C'est dépitée que je rejoins Alice pour le petit déjeuner. Elle me regarde avec sa moue coquine.
— Faudra que tu me le présentes ?
— De qui tu parles ?
— De celui qui t'a fait le suçon que tu as dans le coup, ma vieille. Tu vas avoir besoin d'une bonne couche de fond de teint pour le cacher !
Elle éclate de rire alors que je me rue devant le miroir de l'entrée. L'ecchymose est bien là et le souvenir qui va avec, reflue en moi ardemment. Je jette un œil au roman qui m'attend sagement sur le canapé. Je souris ayant déjà hâte de le retrouver le soir. Rêve ou réalité ? Peu m'importe à ce moment précis. Tout ce que je veux c'est être à nouveau englouti par cette brume épaisse qui me fera retrouver mon tueur et amant.

PRIX

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Serge Debono · il y a
Vous méritiez mieux je pense. En tout cas merci pour votre soutien Nelly. A bientot.
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Topscher Nelly · il y a
Merci pour votre message.
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Padenon · il y a
Whouahhh !!! ça le fait... rêve, réalité... le suçon, tout est laissé à l'imaginaire du lecteur... on vous découvre une âme apprentie tueuse dans cette œuvre... les mots plombent bien comme il le faut...
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Lucie Sedraine · il y a
Merci pour ce partage !
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Dessine moi un mouton · il y a
bonne chance pour la suite
je suis aussi dans la compétition

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Carlo Caldo · il y a
Écriture agréable à lire. Du dynamisme. Ma voix.
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Corinne Val · il y a
Une jolie écriture très dynamique bien menée... sous la brume mystérieuse.
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Plume Le chat · il y a
Ah zut ! Tout est à recommencer !
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Utilisateur désactivé · il y a
Bravo ! Intéressant et bien raconté !
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Viviane · il y a
Histoire prenante et bien menée. Merci pour votre vote pour brume de vie
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