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De l'aube au couchant

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Mireille.bosq

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De passage, chargé d’une mission par ma société j’arrivais pour la première fois dans cette ville baignée par le Rhône. Je devais y rester une seule nuit.
À la fin de l’après-midi, dès l’issue de ma réunion, j’empruntais la rue principale. Je m’attardais un peu devant les vitrines. Celle d’Ali Baba retint mon attention. La boutique du bazar recelait des trésors de tapis, de poteries coloriées. J’entrais.
Une négociation se traitait avec une acheteuse. Le marchandage portait sur une photo en noir et blanc datant du début du XXème siècle. Ce fut d’abord cette photo qui attira mon regard, puis, relevant la tête, je la vis, elle, celle que j’attendais. Elle correspondait en tous points à l’image que je me fabriquais depuis l’enfance. Instantanément, je décidais de ne pas laisser s’enfuir, sitôt reconnue, celle qui pourrait être la femme de ma vie.
Comment est-ce arrivé, cela ne vous regarde pas, mais le lendemain, avant le lever du jour, la même certitude nous unissait. La nuit nous avait affamés. Ma belle enfilant un vêtement du même bleu que la nuance de ses prunelles s’affaira pour nous rassasier. Le tissu de sa robe glissait sur ses formes et s’attardait à mouler les seins tant caressés. D’urgence, nous retournâmes au lit. Sans arriver à satiété, à l’aube, nos sens pour l’instant apaisés nous permettaient bavardages et châteaux en Espagne.
Je lui expliquais les raisons de mon passage dans la ville. Je me devais de rejoindre au plus vite le bureau de ma société.
Mon amoureuse sut s’y opposer par tous les moyens féminins.
" Veux-tu donc partir... reste donc tu n’as pas besoin de partir encore . "*
Dites-moi si vous connaissez un homme capable de résister à un tel argument.
Lorsque le soleil eut atteint le zénith, les douze coups de midi nous trouvaient devisant des mille choses qui réunissent les couples. En juin, l’astre tape dur. Après nous être restauré et avoir repris quelques forces, le lit refait de frais nous accueillait pour la sieste. Elle dura jusqu’au couchant.
Une fête votive attirait la foule dans les rues, nous nous mêlâmes à elle. Cavaliers et groupes folkloriques, animaient les rues. Toute la ville dansait. Nos corps qui connaissaient déjà les pulsations de l’autre s’unirent dans la danse comme ils l’avaient fait entre les draps. Le vent soulevait ses jupes de coton et virevoltait dans les cheveux de ma belle.
Un photographe, cette ville et ses environs les accueillent à la belle saison, nous demanda de poser pour lui. Il proposa de rouler jusqu’aux plages où la lumière et la tranquillité nocturne lui permettrait de mettre en boîte notre histoire d’amour.
La beauté de mon amoureuse était au-delà de toute pudeur. Elle se dévoila, pour moi seul, je le pense. Le chasseur d’images sut nous diriger et nous laissa libres dans nos gestes. La lune était complice, elle parait de nuances de satin ses cuisses, son dos, sa taille gracile. Aucun frisson ne parcourait sa peau. Le vent avait changé de sens il soufflait depuis le sud. L’artiste me demanda à mon tour de me mettre nu. Il parvint à saisir et immortaliser notre totale union.
Et l’homme qui nous captait dans son viseur pour une revue de papier glacé ne nous déroba rien. Les photos où nous apparaissons ensemble montrent des bras ou des torses mêlés, nos visages s’emboitent. Dans les portraits où elle figure seule, ils effleurent la fourche emprisonnée par ses cuisses, capturent l’enroulement ou l’emboîtement de ses vertèbres, le visage, voilé par la nappe de sa chevelure se devine. De la face, il fit qu’une prise.
Mon état oscillait entre l’exaltation et la sidération.
À celle que j’appelais déjà ma femme, je demandais de se rhabiller pour prendre le chemin du retour. Je voulais que l’aube nous retrouve, à l’abri des regards, dans l’intimité de notre union.
Je refusais avec un rire, les billets que le photographe nous tendait, ce que nous venions de vivre était sans prix.
Au réveil cette fois, je demeurais ferme sur l’obligation de mon départ. Je suis architecte, et je travaille pour un important bureau. Je pouvais encore rattraper les quelques heures dérobées à mon emploi du temps et à ma société.
Je jurais entre rires et larmes de revenir le samedi suivant. Ma promesse se trouva remise de plusieurs semaines. Je ne restais toutefois pas sans donner de nouvelles. Sa voix me paraissait de plus en plus lointaine.
Je fus enfin libre un week-end. J’en fis part avec jubilation à celle qui n’avait cessé de faire battre mon cœur toujours plus fort, avec de plus en plus d’impatience. J’eus l’impression d’une dérobade. Cela ne s’explique pas, je le mis sur le compte de la fatigue. L’énorme chantier sur lequel je travaillais ne m’avait réservé que peu d’heures de sommeil. Dans ma hâte à partir, n’emportant à part quelques caleçons et tee-shirt que les clés du studio de ma belle je fonçais, pied au plancher, vers le Midi. Je voulais rejoindre dès l’aube celle que je savais si bien aimer aux premiers rayons du jour.
À pas de loup, je gravis les escaliers de son vieil immeuble. Je ne fume pas, mais j’arrivais au second palier tellement essoufflé, que je dus m’arrêter quelques instants avant de pousser la porte.
Un étrange silence régnait. Cela est fréquent au petit matin, lorsque dorment les occupants. Celui-ci cependant me paraissait plus lourd, plus profond. J’entrouvris la porte de la chambre. Tout était en ordre. Sur le lit soigneusement fait, la couverture d’une revue de luxe luisait. La photo qui l’ornait représentait une femme magnifique enlacée par un homme dont on ne pouvait que deviner la nudité. L’essentiel du numéro consacré à un reportage sur les villes de la méditerranée racontait en image l’histoire d’un amour fou sur papier glacé. Sur un seul tirage du modèle, à demi masqué par la nappe des cheveux, on aperçoit un visage. Quelques larmes perlent aux coins de ses paupières.

Je ne saurais dire que je ne l’ai jamais revue, elle apparaît régulièrement sur les parutions les plus prisées par les people.

*Shakespeare, Roméo et Juliette, acte 3 scène 5

PRIX

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Hervé Mazoyer · il y a
Je suis fasciné par votre style. Et je suis le plus sincère du monde. J habite moi même une ville au bord du rhône. Mais vous avez su donné à la votre un goût particulier celui d une romance inachevée. Avec tous mes compliments.
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Rachid Hamdi · il y a
un joli texte
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Mireille.bosq · il y a
C'est toujours un plaisir, d'autant plus grand, lorsqu'un texte qui n'est plus en concours reçoit encore des visiteurs. Merci!
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Virgo34 · il y a
Un texte plein de douceur et de sensualité.
Je vous invite "A l'horizon rouge" en finale du Prix lunaire.

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Mireille.bosq · il y a
Sans regret pour l'amoureux dépité! Merci pour votre visite
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Jean Calbrix · il y a
Bonjour Mireille ! Je relis votre joli TTC avec beaucoup de plaisir !
Vous avez soutenu mon sonnet Mumba et je vous en remercie. Il est désormais en finale. Le soutiendrez-vous de nouveau ? https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba Bonne journée à vous !

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Utilisateur désactivé · il y a
Bravo pour ce beau texte
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Mireille.bosq · il y a
Voilà une bien agréable relance. Depuis la fin du prix malheureusement, les visites se font plus rares. Vous m'encouragez à publier bientôt.
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Francine Lambert · il y a
Une belle histoire, des images sensuelles et la vie qui sépare les amoureux . . . mais que ce récit est agréable à lire ! Mes voix et à bientôt Mireille !
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Mireille.bosq · il y a
Je me rejouis de cette lecture et de ce commentaire qui est le reflet d'une lecture attentive. Je ne cumule pas des quantités de lectures! Merci beaucoup.
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Lammari Hafida · il y a
Une lecture prenante , bravo Mireille , mes 5 votes
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Alixone · il y a
Suite à votre invitation, je viens de voter pour vous, très emballée par cette nouvelle ...
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Mireille.bosq · il y a
C'est formidable, surtout à un moment où on n'attend plus grand-chose, tant d’excellents écrits nous attendent! merci
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Dominique Py · il y a
Bravo Mireille je te souhaite le meilleur pour cette année pleine de nouvelles !
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Mireille.bosq · il y a
Grand merci pour ces encouragements Dominique
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Wall-E · il y a
Eh bien, je n'avais point vu cette oeuvre, mais l'ayant vu, et lu, je vous attribue la note maximale et ô combien méritée de 5 !
Bravo !
Wall-E

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Mireille.bosq · il y a
Grand merci pour ce commentaire chaleureux. Il me fait d'autant plus plaisir que les lectures se sont calmées!
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