De l'air, de l'air

il y a
3 min
182
lectures
133

Paul Hanska descend de sa célèbre aïeule qui a charmé un auteur criblé de dettes ; il descend aussi du Paris-Bruxelles de 17heures 18. Fils naturel, son père a voulu le chasser mais il est  [+]

Image de 1ère édition

Thème

Image de Très très court
Fiers de leur train qui progressait à l’allure d’un cheval, les voyageurs du transsibérien passaient indifférents par la ville d’Oufa, reliée depuis 1891 à Vladivostok par la grâce du tsar Alexandre III et des deniers déversés par les opulents bourgeois français, gavés de juteux emprunts à quatre pour cent. C’est là, sur les rives de la Belaïa, en Bachkirie, qu’est née le 8 mai 1962 Natalia Vadimovna Molchanova. Une adorable enfant blonde avec un point de beauté sur la joue, comme Robert De Niro qu’elle découvre à 16 ans quand la censure soviétique autorise le film The Deer Hunter pour stigmatiser l’horreur des menées impérialistes américaines au Vietnam. On y voit notamment des images à peine soutenables de Nick et Steve, prisonniers, détenus dans une cage de bambous plongée dans la rivière. Natalia est excellente nageuse, elle se distingue aux championnats scolaires des cent mètres papillon. Elle remporte la deuxième place au deux cents mètres libre des interprovinciales. Une carrière lui tendait les bras qu’elle n’a pu embrasser après la naissance de son petit Alexey et puis de sa fille Oxana. À l’âge de vingt ans, elle abandonne la compétition, elle pratique la natation de loin en loin, charge de famille oblige, mais se régale de romans maritimes, de Pierre Loti à Jules Verne. Elle est subjuguée par le capitaine Nemo. Elle découvre aussi les Haenyo, ces femmes plongeuses de Corée qui ramènent des grands fonds des trésors en oursins, conques et oreilles de mer au point d’endosser le rôle de chefs de famille. Le matriarcat l’enchante.

Depuis toujours, Natalia adore damer le pion aux hommes dans les compétitions comme à la ville. Sa carrure de nageuse suffirait à éloigner les importuns, même les moins chétifs. Elle préfère la compagnie des dauphins, des marsouins ou des épaulards. Si elle n’avait ses deux enfants merveilleux, elle se serait crue sirène. Ses lèvres fines comme des branchies offraient un délicieux sourire, d’une infinie douceur au – dessus d’une large mâchoire trahissant une volonté de fer. Peut-être aurait-elle aussi été célèbre si elle avait poursuivi les compétitions de natations. Sait-on jamais. Elle n’éprouve aucun regret et se plonge dans les livres.

Quelle ne fut pas sa surprise, son étonnement, sa stupéfaction en découvrant à la bibliothèque un recueil d’estampes de Hokusai, parmi lesquelles Le Rêve de la Femme du Pêcheur. Une Ama, une plongeuse japonaise, est représentée abandonnée dans une étreinte sous deux poulpes dont l’un lui prend un sein, l’autre le sexe. Cette abondance de tentacules exerce sur elle une violente fascination au point de laisser choir le précieux ouvrage. Elle reste bouche bée sous l’œil furibard du surveillant, sans une parole, pétrifiée, sans respirer. Sans réaction quand il l’a secouée vivement. Peu réceptive à l’art érotique, elle éprouvait cette fois une sensation inconnue. Faite de désir et de crainte. Elle revivait le face-à-face de Nemo avec le calmar géant, lui tranchant deux de ses huit bras à la hache pour sauver le marin emporté par l’animal comme un vulgaire fétu de paille.



Les enfants suivent maintenant leur route de façon autonome : à quarante ans, Natalia décide de se jeter à l’eau et de reprendre les entraînements. Cette fois, ce sera la plongée en apnée. Séjourner sous l’eau, sans respirer, dompter ses réflexes naturels, évoluer sans angoisse du manque d’air. Profondeur, durée, longueur. L’année d’après, elle décroche son premier titre, à Chypre. Elle remporte le parcours de 150 mètres en apnée dynamique. Puis c’est Moscou, Villefranche, Dahab, Tokyo : les médailles s’enchaînent. Partout, Natalia rafle la mise. En 2007, lors des championnats du monde en Slovénie, elle bat son rival, pourtant médaillé d’or. Chaussée d’une gigantesque monopalme enserrant les deux pieds, elle sonde les profondeurs en véritable mélusine. Surpassant un concurrent masculin, elle descend à plus de cent mètres. Soit pratiquement la hauteur du deuxième étage de la tour Eiffel. Elle bat un autre champion en restant plus de neuf minutes sous l’eau. Le temps qu’il faut à la radio pour déverser trois chansons à la mode. Sans respirer. Et quand elle revient dans l’atmosphère, elle ne semble pas avide de retrouver l’usage de ses poumons. Elle accumule 41 records du monde et 20 médailles d’or. Pour son anniversaire de 50 ans, elle établit le jour même un nouveau record du monde de descente sans palmes à 66 mètres de profondeur. L’année suivante elle récoltera huit titres supplémentaires. Peu connue du grand public, elle est la reine absolue dans sa spécialité. Une renommée internationale, au même titre que Kristin Otto ou Jenny Thompson, les nageuses. L’apnée n’est plus discipline olympique depuis 1900, mais il se chuchote qu’elle pourrait le redevenir en 2024 grâce au film de Luc Besson, le grand bleu. Elle ne cherche pas la gloire, mais simplement son bonheur. La mer, les profondeurs : un monde d’apaisement total. A cinquante-trois ans, elle décide de mettre un terme à son extraordinaire carrière et de jouir pleinement de la vie.

Le 2 août 2015, elle s’adonne à ce qui reste sa passion à Formentera, au large d’Ibiza. Un dimanche radieux, avec trois amis, dans cet endroit paradisiaque où les fonds sont superbes. Avec deux d’entre eux, elle projette de descendre à 30 mètres, sans palmes, une peccadille pour elle qui en fait bien le triple. Son binôme censé la surveiller croit l’avoir vue à 60 mètres de là, ondoyant, souriante, en surface avant de replonger vers le fond. On ne l’a plus revue depuis. La mer était calme, si ce n’était quelques étranges bouillonnements très localisés. Ponctuels. Un accident absolument incompréhensible.

Un robot sous-marin de la guardia nacional a ratissé les environs à 500 mètres à la ronde, sans résultat. Son corps n’a jamais été retrouvé. Les opérateurs ont toutefois signalé la présence tout à fait inhabituelle et même inexpliquée de deux pieuvres géantes du Pacifique dans ces eaux méditerranéennes. Deux exemplaires aux longs bras de près de trois mètres, dont on ignore comment ils sont arrivés là.

133
133

Un petit mot pour l'auteur ? 41 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Ozias Eleke
Ozias Eleke · il y a
Très beau. J'ai adoré.
Je vous prie de lire mon texte pour le compte du Prix des Jeunes Écritures https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/homme-tas-le-bonjour-dalfred

Image de DEBA WANDJI
DEBA WANDJI · il y a
Très poignant ce texte!
Je vous accorde ma voix et je vous invite à découvrir mon texte en course pour le prix jeunes auteurs https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/etoile-perdue-2
N'hésitez pas de laisser vos impressions en commentaires. Merci!

Image de Eric diokel Ngom
Eric diokel Ngom · il y a
J'ai bcp aimé ..un texte original et bien structuré.. une maîtrise des mots .. un style particulier merci de m'aider à progresser en donnant un commentaire à mon texte je suis nouveau.les voix
Image de Tarek Bou Omar
Tarek Bou Omar · il y a
Bonsoir Paul, ma voix pour ce beau texte bien que trop tard :).
Si vous avez un peu de temps, je vous invite à découvrir mon texte en compétition pour le Prix des jeunes écritures : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-soleil-s-eteint-sur-mon-destin-1?all-comments=1#fos_comment_comment_body_4242995. Bonne continuation :).

Image de Gaelle Ghanem
Gaelle Ghanem · il y a
Bravo Paul, j'adore votre style! Très beau, vous avez ma voix!
Je vous invite à découvrir mon oeuvre: https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/noir-cest-noir-il-me-reste-lespoir

Image de Dossou Cédric Assah
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
mes voies
svp votes pour moi !!

Image de Yann Olivier
Yann Olivier · il y a
Mes 5 voix pour votre texte que j'ai apprécié.
Je suis aussi à lire avec Gypsie, si le cœur vous en dit : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/gypsie

Image de Mohamed Keita
Mohamed Keita · il y a
Vraiment c'est très bon
Image de Salma Morillas
Salma Morillas · il y a
Mes voix pour votre récit prenant.