De l'air !

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Elle ouvrit les yeux et ne distingua que l’obscurité. Où était-elle ? Dans sa chambre ? Impossible, elle dormait toujours avec une petite veilleuse. Depuis petite, elle avait peur du noir. Et puis, elle ne pouvait pas être dans son lit, celui-ci était bien trop dur. Elle allait lever le bras pour tâtonner autour d’elle mais elle heurta une surface plane au-dessus d’elle. Une bouffée de panique l’envahit d’un seul coup et elle passa une main tremblante autour d’elle. Chaque mouvement rencontrait une surface dure et plane.
Une boite ! Elle était dans une boite !
Complètement paniquée, elle essaya de se contorsionner mais elle n’avait que très peu d’amplitude de mouvement. Sa boîte était faite en bois, un bois solide tel un cercueil.
Sa gorge était sèche et sa langue collait au palais. Elle avait la bouche pâteuse comme après une soirée bien arrosée. Elle essaya de se remémorer ce qu’elle avait pu faire pour se retrouver dans pareille situation. Mais la peur l’empêchait de réfléchir. Elle se mit à gratter le bois au-dessus de son visage et ne réussit qu’à se casser deux ongles.
-Mon Dieu, qu’est-ce qui m’arrive ? murmura-t-elle avant de sentir couler les premières larmes.

*

Il n’arrivait pas à croire qu’il avait réussi à mettre fin à douze ans de tyrannie domestique ! Mais force était de constater que son épouse n’était plus là ce soir pour l’empêcher de boire une deuxième bière, la main dans le caleçon. Il avait gagné pour la première fois depuis leur mariage et cette victoire avait un goût de revanche. Ah ! Comme il l’avait dupée ! Les préparatifs avaient duré une bonne quinzaine de jours mais l’apothéose était enfin arrivée. Juste le temps de confectionner une sorte de cercueil avec du chêne bien solide, le tout à l’abri dans son atelier, le seul endroit où madame lui laissait une relative tranquillité. Ensuite, il avait écrasé quelques uns de ses comprimés de somnifères (il en prenait depuis des années, elle l’empêchait de dormir en plus de l’empêcher de vivre) et les lui avait déversé dans son bol de soupe. Elle était tombée d’un seul coup, en se levant pour aller aux toilettes et sa chute avait été des plus comiques. Puis, il n’avait eu qu’à la traîner, à la nuit tombée. Le cercueil reposait déjà dans le profond trou qu’il avait creusé à même le sol de son atelier. Il avait cloué le couvercle avec une indicible joie, à chaque clou enfoncé, il riait. Quelques heures avaient suffi pour recouvrir le tout de terre. Et pour tasser l’ensemble, il avait dansé comme un fou.
Oui, il avait réussi et allait pouvoir commencer une nouvelle vie.

*

Elle s’était rendormie, malgré la peur. La réalité la frappait à nouveau. Un sanglot s’étrangla dans sa gorge et elle refoula les larmes. Elle ne devait pas s’épuiser. Il fallait qu’elle agisse. De plus, elle sentait qu’elle avait des difficultés pour respirer. Forcément, elle était dans un espace réduit et clos, probablement sous la terre et l’oxygène se ferait bientôt rare. Elle allait devoir être rapide. Elle avait bien compris que son époux avait passé l’offensive. Ce salopard l’avait complètement bernée. Voilà comment elle était remerciée pour avoir été une épouse si gentille et dévouée.
Une fois le calme revenu en elle, elle se contorsionna, espérant pouvoir saisir son téléphone portable qui était toujours dans sa poche arrière. Mais le rustre le lui avait pris. Elle étouffa un cri de rage et se mit à donner des coups sur le dessus de sa prison. Mais la terre qui pesait sur la boite était si lourde que le couvercle ne tremblait même pas. Elle devait trouver un moyen pour l’ouvrir et en sortir.
Puis, une idée germa dans sa tête. Elle ramena son bras droit sur elle et, au prix d’un gros effort, réussit à atteindre sa pince à cheveux. C’était une pince à cheveux chinoise, faite en métal et magnifiquement ornée. Cadeau de sa mère. Elle ferait parfaitement l’affaire.
Rassemblant ses forces, dans l’air raréfié, elle commença à creuser le bois.

*

L’excitation d’être enfin libre était si intense qu’il n’avait pas su fermer l’œil. Enjoué, il était rentré dans la maison sans ôter ses bottes de jardin, pleines de boue et en avait mis partout dans le couloir. Si bouledogue avait été là, il aurait dû tout nettoyer, elle l’aurait houspillé. Puis, il avait éclusé plusieurs bières, rotant au passage, chose que madame avait en horreur. Puis, il avait mangé tout ce qui lui était interdit d’habitude, croquant dans sa tartine de pâté et mordant à pleine dents dans un camembert bien fait. Tout cela, au son de sa musique, de la bonne musique et non pas ces sempiternelles ballets d’opéra qui étaient son quotidien auditif depuis longtemps. Au passage, il renversait chaises et bibelots, des trucs affreux qu’il n’avait jamais choisis.
Le vrai bonheur était à sa portée, il était libre comme l’air.

*

Elle était exténuée. Le manque d’air était de plus en plus fort alors qu’elle s’épuisait à creuser le bois. Elle ne pouvait pas voir son avancée, étant dans le noir le plus total mais au toucher, elle avait senti que le bois se creusait.
Elle sentait comme un poids sur sa poitrine et l’essoufflement la faisait haleter comme un chien. Elle avait les doigts endoloris à force de creuser mais la seule pensée de ce que lui avait fait infligé son salaud de mari la galvanisait.
De l’air, bon sang ! Elle allait mourir asphyxiée !
Soudain, elle sentit que le bois cédait et reçut de la terre sur son visage. Elle émit un hoquet de rage et tira à pleines mains pour agrandir l’ouverture. De la terre se déversait sur elle et elle la dégageait sur les côtés. Il fallait qu’elle creuse à même la terre maintenant mais ses oreilles bourdonnaient et elle sentait qu’elle était à bout de force. De la terre s’insinua dans son nez et sa bouche.
Elle allait échouer alors qu’elle avait fait le plus gros du travail. Elle cherchait de l’air désespérément et émit un long râle. Elle baissait les bras.

*

Il avait passé la journée la plus heureuse et insouciante de sa vie. Il était certes, un peu étourdi par le pack de bière qu’il avait bu, mais il était un électron libre, léger comme une bulle d’air. Il ne regrettait absolument pas son geste, et ne comprenait pas pourquoi il n’avait pas agi auparavant. Il commençait à sentir la fatigue le gagner et allait se coucher dans le canapé quand il pensa que le lit conjugal était maintenant tout à lui. Il pourrait ronfler à corps et à cris sans être réveillé par une mégère frigide. Il monta les marches d’un pas mal assuré, en chantant une chanson grivoise que sa détestable épouse abhorrait. Il entendit la porte d’entrée s’ouvrir et sursauta. Cela devait être un courant d’air. En se retournant pour s’en assurer, son pied rata la marche et rencontra le vide. Il bascula.

*

Elle était de la race de ceux qui survivaient. Elle ne savait pas où elle avait puisé la force pour creuser la terre et trouver l’air qui lui manquait mais elle avait réussi. Elle avait creusé, le bras douloureux dans l’effort mais ne s’était pas autorisé de ralentir. Et quand elle avait senti de l’air froid sur sa main, elle avait su qu’elle avait gagné. Presqu’en apnée, elle était remontée à la surface. Elle avait roulé sur le dos et avait respiré comme une forcenée, avalant des goulées d’air avec joie.
Elle était dans l’atelier. Ce salaud avait bien préparé son coup. Elle rampa, n’ayant presque plus de force et saisit un marteau qui traînait. Parcourir les cinquante mètres jusqu’à sa porte d’entrée avaient été éprouvant mais la haine l’avait aidée et accompagnée.
Quand elle ouvrit la porte, elle n’était plus qu’un fantôme sans force. Comment comptait-elle se mesurer à lui ? Elle s’en fichait. Elle devait le rayer de la surface de la terre.
Le bruit d’un corps qui tombe lui fit lever la tête. Monsieur venait de tomber du haut de l’escalier et sa tête avait littéralement explosée sur la commode du hall d’entrée qui était juste au bord de l’escalier.
Elle avala une goulée d’air et se mit à rire en voyant les débris de cervelle maculer son joli paillasson.

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