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De la brume dans l'âme

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Manita

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Un long hurlement qui abîme le silence de cette nuit sans lune. Une ombre noire qui envahie la nuit .
Une brume opaque au souffle glacial ,presque humain , me glace les os. Je fuis ce brouillard qui me transperce le cœur et l'âme. Une fuite en avant qui ne mène nul part et qui semble figée dans le temps. Terrorisée, je hurle ma peur. Mes pieds sont nus et je sens les aspérités qui les blessent, entamant mes chairs. Mon cœur bat si fort dans ma poitrine qu'il semble vouloir la déchirer pour se libérer d'une emprise diabolique. Je suffoque,ma gorge se contracte, mes poumons cherchent l'air indispensable à ma survie.
Je distingue un arbre fluorescent. Pas question de s'interroger sur cette incongruité . L'absurde est tout autour de moi. Je m'accroche au tronc rugueux, l’enlaçant de mes deux bras et je sens le calme revenir. Pas un calme serein, juste un peu de répit. Mon cerveau s'active, s’évertuant à comprendre l’incohérence de la situation. La brume est tout autour de moi et m'épie, à l’affût, attendant son heure. Elle semble prendre forme humaine. Menaçante, elle plane au-dessus de moi,elle m'attend patiemment, ombre maléfique qui se mêle à la brume pour mieux se dissimuler. Je la sais diabolique et déterminée à me tuer.
Un détail attire mon attention. L'ombre semble reposer sur de l'eau et, il ne pleut pas !
L'eau, la bassine d'eau ! Non ce n'est pas possible ! Tout était donc vrai ! Je vais mourir.

Soudain, brutalement, les souvenirs ressurgissent. J'entends les supplications de Samia qui me demande de prendre au sérieux ses avertissements. Je viens d'être présentée à ma future belle-mère, Anissa. Premier regard, rejet sans appel. Dans ses yeux, du mépris. Je ne suis plus vierge et vieille. Oui, j'ai trente quatre ans, des enfants et je suis divorcée. Pas la perfection assurément pour cette femme aux traditions ancestrales. Je suis jugée et condamné à une exécution définitive. Samia à voix basse me confie ce qu'elle a entendu ce jour là au hammam. Anissa ne me laissera pas épouser son fils !
Elle me raconte ensuite, l'histoire des djinns et de la sorcellerie qu'ils ont apprise aux hommes. Bien sûr l'Islam condamne ces pratiques mais elles existent bel et bien. Je souris à l’évocation de ces mythes auxquels je ne crois pas une seconde. Mais, je l'écoute malgré moi avec intérêt. Culture générale oblige et puis, je dois avouer que tout cela me captive, tel un enfant devant une belle histoire. Avec innocence et enthousiasme.
Elle me parle des Sahharas, ces sorcières qui auraient des pouvoirs si puissants, que les chouaffates, petites liseuses de bonne aventure, prenaient figure d'enfants de cœur à côté d'elles.
Je revois les visages de ces Sahharas qu'elles scarifient avec une épine de cactus, selon un vieux rite berbère, l'Akrad. Des dessins parfois magnifiques qui ont un rôle protecteur et racontent leur vie qu'elles ont vouées au diable. J'ai ri , en imaginant l'une de ces sois-disant sorcière, penchée sur une bassine d'eau et prenant mon esprit en otage. J'ai ri encore lorsque Samia m'a dit qu'Anissa était allée voir un fkih, un marabout, pour un shol. Me lancer un sort ?
La sorcellerie Marocaine, ne me fait pas peur. Je suis née en Sologne. Dans ma région, comme dans le Berry, notre culture est riche de ces légendes qui se racontaient le soir aux veillées. Dahus et Chavigneaux ont bercé mon enfance. Nous avons même un musée de la sorcellerie.
Mais, Samia n'en démord pas, je dois savoir comment conjurer le mauvais sort. Je fais mine de la croire et écoute les conseils qu'elle croit bon de me diffuser à hautes doses. Ne pas ouvrir de petits paquets suspects, faire des prières pour conjurer le mauvais sort. Les sortilèges se présentent sous des formes diverses : poudre, verre, pierre, métal. Elle se fâche et me demande de prendre tout cela au sérieux.
Oh Samia, pauvre folle ignorante j'étais !
Aujourd'hui ,au pied de cet arbre, je regrette mes moqueries et je prie. Oui, je prie de toutes mes forces pour que ce cauchemar prenne fin.
Un visage tordu par la haine prend forme dans la brume. Il s'approche et va s'introduire dans mon esprit. Je gémis dans la nuit. Mon gémissement devient un hurlement de bête blessée.
Le silence ! Un silence brutal et choquant. Un silence de mort.

Je ne suis plus sous la protection de l'arbre, je ne cours plus, je suis immobile dans mon lit.
Mon petit garçon est contre moi et je le sens grelotter de froid. Je cache mon visage et le sien sous les draps. L'ombre est toujours là, planant au-dessus de nous, monstrueuse et avide. Présence malfaisante et redoutable sortie tout droit de mon cauchemar.Je suis tétanisée. L'ombre essaie de me contrôler, l'air est de plus en plus glacial, je frissonne de peur et de froid. Je suis sous son influence pernicieuse, l'ennemi est destructeur. L’atmosphère de la chambre est oppressante, l'ombre noire guette sa proie. Je sens son emprise sur moi.
Le visage de Stelmia s'impose à moi. Stelmia mon amie. Elle tient une petite boutique dans le centre ville. Elle y vend toutes sortes de talisman dont des pierres dites protectrices. Je n'y crois pas vraiment mais...peut-être que, pourquoi pas, on ne sait jamais.
Mon téléphone est posé sur la table de nuit. Je dois sortir un bras de dessous les draps.
Et si ELLE me touche, si ELLE entre en moi ? Je dois surmonter mon angoisse, repousser la panique. Il le faut pour mon fils. Au prix d'un effort surhumain, j'avance doucement ma main vers le portable ; L'air glacial me donne la chair de poule, je sens qu'ELLE guette mes moindres gestes prête à bondir.
J'ai envie de hurler et de me jeter hors du lit et de fuir cette maison devenue hostile.
Se contrôler, avancer sa main lentement, se saisir de l'appareil, le ramener doucement sous le drap.
Lorsque la sonnerie retentit, elle semble déchirer l'atmosphère. Stelmia répond immédiatement.
Pas de rire moqueurs, de plaisanteries, de questions inutiles. Elle comprend la situation et va agir pour m'aider. Pour cela elle demande une protection à ses pierres. Elle vont m'ouvrir un passage vers l’extérieur. Je ne souris plus à l'évocation de ce rite. Je n'en ai plus la force et surtout ...j'y crois !
La conversation n'est pas coupée, elle sait combien ce fil ténu m'empêche de sombrer dans la folie.
Dès que Stelmia m'en donne l'ordre, je prends mon petit garçon dans mes bras et je sors du lit comme un pantin de sa boîte. Je pense pantin pour ne pas matérialiser celui que je sais toujours dans la pièce. L'évoquer provoquerait l’irréparable.
Quelques instants plus tard, je suis dans la rue. Il fait froid, mais les étoilent brillent et me rassurent. Serrant mon fragile fardeau contre mon cœur, je m'engouffre dans la voiture de mon amie. Pas un mot, juste une étreinte qui nous lie à jamais.

Toute la nuit, la chienne de Stelmia, un Golden Retriever est restée près de mon lit, la tête posée sur le drap. Elle ne m'a pas quittée du regard. Ses yeux semblaient me dire :
-Je sais ce qui t'est arrivé, je suis là, je te protège.
Et je vous jure que c'était vrai . Elle était devenue mon arbre.

PRIX

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Virgo34 · il y a
Un beau texte plein d'émotion.
Je suis en finale du Prix "Faites sourire" avec un conte "marin" que je vous invite à aller lire. Merci.

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Maryse · il y a
Belle découverte !
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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Manita · il y a
Merci beaucoup pour ce commentaire qui fait chaud au cœur. Je suis nouvelle et je découvre le site. Je suis reconnaissante aux lecteurs qui se sont attardés sur ma page. Merci à eux. Quand à la sélection; je ne me faisais pas d'illusions. Trop de très bons auteurs à qui je n'arrive pas à la cheville. Très belle année 2018. Au plaisir de vous lire.
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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
Je suis aussi en compétition avec une brume brumeuse ... :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...
Excellente fin d'année !

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Manita · il y a
Je serai toujours intéressée par un commentaire précis et argumenté alors n'hésitez pas ! Celà ne peut être que constructif. Merci
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Richard Laurence · il y a
L'histoire en elle-même est vraiment excellente : elle est très originale, très juste et elle fait vraiment froid dans le dos, pas seulement parce qu'elle parle de sorcellerie mais parce qu'elle nous parle de la haine terrifiante que certaines personnes peuvent vouer à leurs semblables. .
La structure de votre récit me paraît excellente : 1. Le personnage ressent la présence d'une brume maléfique. 2. Elle se souvient des mises en garde de son amie sur la sorcellerie marocaine et de la haine de sa belle mère. 3. Elle réussit à échapper au sortilège.
Le seul reproche que l'on pourrait faire à votre récit, c'est de démarrer un peu mou, sur quelque chose de flou et très abstrait, avec cet arbre fluorescent qui semble un peu incongru. Je ne dis pas que ce début est mauvais : il crée une ambiance de mystère et, après coup, on comprend que c'est ce que ressentait votre héroïne et puis l'histoire de la bassine nous ramène à la réalité et, à partir de là, on est vraiment pris par l'histoire. Mais, c'est dommage d'attendre aussi longtemps pour vraiment capter l'attention de votre lecteur. Fabienne, par exemple, vous a dit qu'elle a eu du mal à entrer dans le récit et je crois que vous pourriez éviter cela en commençant tout simplement par nous présenter votre héroïne juste avant qu'elle ne sente la brume arriver. Vous pourriez le faire très simplement en rajoutant une petite phrase du style : "J'étais en train de faire la vaisselle, mon fils jouait tranquillement dans le salon lorsque un long hurlement abîma le silence de cette nuit sans lune..." Ainsi, on ne serait plus sur un début d'histoire totalement abstrait et flou. On aurait déjà fait la connaissance de votre héroïne et de son petit garçon et on serait d'emblée terrifiés par ce qui lui arrive, sans que cela n'enlève rien pour autant au mystère... Mais ce petit détail mis à part, votre histoire est vraiment superbe, on est vraiment en totale empathie avec votre héroïne, victime de la haine de sa belle-mère sur fond de légendes empruntées au folklore marocain. J'ai vraiment beaucoup aimé. Vous mériteriez davantage de votes... Bravo !

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Manita · il y a
Merci, merci pour ce long commentaire qui va me permettre de progresser. N'hésitez pas à le faire sur les autres textes ! Je sais, j'abuse. ..Belles fêtes de fin d'année. Lol
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Yasmina Sénane · il y a
Un très beau texte ! mes voix !
Apprécierez-vous "Un scoop" écrit pour ce prix ?

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Coraline Parmentier · il y a
Joli écrit , vous avez mes voix !
Si mon royaume embrumé vous intéresse pour continuer votre voyage, c'est par ici...
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

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Fabienne BF · il y a
J'avoue ne pas avoir accroché à votre récit au démarrage (je n'aime pas trop ce genre d'histoire) et puis vous êtes parvenue à me retenir et à m'empêcher de partir... Je vous ai lu jusqu'au bout, captivée et conquise ! Le sort, celui de l'écriture, a bien fonctionné ! Bravo à vous.
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Manita · il y a
Quel beau compliment. Je vous en remercie du fond du cœur. Peut-être que "Faut-il que je vous fasse un dessein ? "vous plairait-il plus ?
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Lange Rostre · il y a
Votre histoire est glaçante et l'ambiance très bien décrite. Je suis d'accord avec vous, parfois il se passe des choses que nous ne pouvons expliquer. Un jour peut-être je raconterai la mienne....Voté.
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Manita · il y a
J'ai hâte de la lire. Bonnes fêtes à vous.
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Francine Lambert · il y a
Superbe récit qui nous transporte dans un univers dépaysant ! L'ensemble est très bien mené et je l'ai lu avec beaucoup de curiosité et d'intérêt, bravo Manita et à bientôt !
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