De la brume à la ténébreuse lumière

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Suis-je dans le noir ou ai-je les yeux fermés ?
Peut-être les deux.
Le noir me fait corps, c’est certain. Je viens de lui, je vis en lui et c’est constamment vers lui que je tends. Je ne l’aime point. C’est lui qui m’a choisi. Il m’a fait prisonnière, et même quand je m’enfuis, il finit par me rattraper avec une terrifiante frénésie.
J’ai pourtant été élevé par de merveilleux êtres, de magnifiques torches d’humanité dans les ténèbres épaisses d’égoïsme généralisé. Ils étaient tout pour moi, mes grands-parents. Après m’avoir recueilli à la mort de ma mère, suite à une agression dont je n’avais pas grand souvenir, pépé Louis et mamie Berthe se sont ingéniés à me faire oublier le poids de son absence. J’étais alors une fillette de sept ans, plutôt précoce et pleine de vie. Mais de cet épisode là, il ne me revient à l’esprit que très peu d’images assez nébuleuses.
Je me souviens être sorti de l’hôpital pédiatrique porté par pépé, de son bras vigoureux. C’était une de ces matinées de samedi qui ne s’oublient pas. Le ciel paraissait morne et la rue encore vide assistait, silencieuse, au concert de la brise sur les palmiers. Je demeurais pour ma part aphone, comme interdite par l’étrangéité de cette situation dont je ne comprenais encore rien, mais qui déjà m’ébranlait.
Pépé m’avait dit que c’était un moustique qui m’avait rendu malade, mais que j’avais été assez brave pour chasser cette maladie. Il était souriant et très attentionné, comme à son habitude, caressant de sa main charnue et délicate, ma tête posée sur son épaule. Mamie nous attendait dans le véhicule, particulièrement émue ; et c’est ensemble que nous rentrâmes à ce qui devint pour les huit années suivantes ma nouvelle maison.
La villa de mes grands-parents était un véritable havre de tranquillité. Pépé était un médecin retraité, qui recevait de temps à autre ses fidèles patients dans le bureau qu’il s’était aménagé dans l’arrière court. Sa spécialité à lui c’était la rythmologie, une branche de la cardiologie. Sa science le passionnait tant qu’il se perdait à me raconter pendant des heures les histoires d’hôpital dont mon oreille ne se lassait pas. C’est tout naturellement donc qu’il prit pour épouse une infirmière de son service, dont les yeux marron faisaient plus trémuler son cœur que ses tracés d’électrocardiogramme. De manière tout aussi naturelle, leur unique fille se prit de passion pour la chose médicale. Elle avait, pour sa part, choisi les maladies rénales, au grand désespoir de son père. Elle qui affectionnait les parcours d’obstacles, trouvait à la néphrologie la même complexité que sa tumultueuse relation sentimentale.
De mon père, cependant, il n’avait été que peu question. Pépé m’avait dit sommairement que c’était un ivrogne, un irresponsable, un voyou, qui purgeait depuis plusieurs années une lourde peine de prison pour avoir commis un énième délit. Mamie non plus n’aimait pas le mentionner. Les seules évocations du personnage, lorsque je questionnais grand-père, suffisaient à assombrir la mine d’ordinaire allègre de la vieille. Et comme étrangement il ne me manquait pas, mes interrogations sur lui se faisaient des plus rares.
Dix-neuf années sont passées depuis cet inoubliable samedi où mes grands-parents étaient devenu mes parents. Ils m’ont appris tant de choses et surtout donné tant d’amour que je ne me suis jamais vraiment senti orpheline. Mais mon esprit, lui, ne m’avait pas absolument laissé tranquille toutes ces années. Un nuage sépulcral venait fréquemment rompre ma quiétude, même en temps de joie. C’était comme si l’euphorie m’était interdite, comme s’il y avait en moi une pièce obscure qui m’appelait constamment, de jour comme de nuit. Mes sommeils avaient souvent été agités de cauchemars où des voies hurlantes et des bruits assourdissants se perdaient dans la brume et les flots d’une pluie violente. Ces rêves récurrents étaient aussi flous que déprimants.
Et depuis la mort de mes grands-parents dans un mystérieux incendie, les ténèbres avaient renforcé sur mon âme leur emprise. Je me sentais coupable de n’avoir été là pour leur porter secours. Je me demandais si au final ce n’était pas moi, l’oiseau noir. Une mère assassinée, un père emprisonné et maintenant des grands-parents emportés par les flammes. Le fardeau d’une telle existence me devenait insoutenable.
Mes vieillards sont partis depuis trois ans maintenant, mais la douleur prend chaque jour un peu plus d’intensité ; mon tourment aussi. Aux cauchemars nocturnes se sont ajoutées les visions diurnes, toutes aussi nébuleuses, violentes, douloureuses et troublantes.
Mais aujourd’hui ne devait pas être le jour des lamentations. Non, ce n’était le moment ni d’être troublé ni de sangloter. Il me fallait être dans une forme olympique, l’esprit bien affûté et les mains bien réchauffées. Je devais passer mon ultime épreuve clinique, et je ne pouvais oser l’échec. Pépé Louis aurait été si fier de moi ; maman m’aurait sûrement dit une prière si elle était là. Quoiqu’il m’en coute, je finirai bien néphrologue pour honorer sa mémoire.
Mon patient avait été tiré au hasard. Il m’avait été ensuite expliqué qu’il s’agissait d’un homme de soixante-quatre ans, cocaïnomane, admis en hospitalisation pour exploration d’une insuffisance rénale de survenue brutale, avec vomissements incoercibles et émission d’urines rouge porto.
Un sacré bonhomme m’avait on dit. Une grande gueule et un tempérament électrique. Ainsi prévenue, j’avais mentalement revêtu mon bouclier de super médecin inatteignable. J’en avais vu des sauvages, me disais-je ; ce n’est pas un sexagénaire gueulard et moribond qui allait me faire trembler.
J’ouvrais la porte de sa chambre d’une main ferme et décidée. Bonjour monsieur, lui lançais-je de ma voix la plus froide et distante. Il ne me répondit pas un mot. Son regard perçant me mitraillait le visage. Je m’approchais, après lui avoir expliqué la raison de ma présence, pour effectuer le classique examen physique. C’est alors que sa voix grave et pesante se découvrait à mon oreille.
-Vous êtes médecin vous ? Néphrologue, c’est ça ?
La raucité de sa voix ébranlait mon esprit, secouait chacune de mes cellules. Je prenais alors une profonde inspiration pour évacuer ce petit air de panique. C’est alors qu’il s’y reprit
-Vous êtes bien jeune. Je vais vous laisser faire votre travail ; de toute façon vous ne devez être qu’une apprentie.
Cette fois-là, mes mains se mirent à trembler. Les ténèbres enserraient à nouveau mon âme. Mon cœur battait à tout rompre. Je me forçai à l’examiner lorsque sur sa main je perçu une rare particularité, une syndactylie. Son annulaire et son auriculaire étaient accolés. Cette anomalie m’interpellait. J’avais la même aux orteils de mon pied gauche. Mais plus que cette ressemblance, c’était son regard, aussi violent que sa voix, qui me parlait le plus. Il m’aspirait dans un tourbillon. Je m’y plongeais tétanisé, et les souvenirs me revenaient violemment, plus nets et frappants. La pluie, les éclairs, les cris et ces yeux gorgés de haine qui n’avaient jamais changé. Les coups, les pleurs, puis une dame qui s’interposait. Maman, oui c’était bien elle. Maman qui hurlait, puis maman qui roulait tel un sac de farine sur les escaliers.
Maman sur le sol gisant. La coulée sanglante, les gyrophares et les uniformes. C’était donc cela, mon cauchemar. Les larmes inondaient à flots mon visage et baignaient ma blouse. Je ne me sentais plus de force. Je tombais sur mes fesses, assise, perdue.
C’est alors qu’il porta sur mon épaule sa main droite, sur laquelle scintillait une chevalière bien familière. La chevalière de pépé, ses initiales sur le côté et le rubis bien au centre. La foudre et le blizzard me frappaient simultanément.
Le vide. L’obscurité. Puis ce maudit lit d’hôpital, où je réalise aujourd’hui plus que jamais que les ténèbres n’abandonnent jamais leurs enfants.
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Stevenson Mervil · il y a
Brillant exercice.
Super chute.
Bravo et merci pour le partage !

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LES HISTOIRES DE RAC · il y a
Un texte dur qui pique un peu les yeux. Bonne continuation et n'hésitez pas à passer chez moi...
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Ro Marthie Edoula · il y a
J’aime le texte !!!! Je vous invite à jette un coup d’œil à mon œuvre https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-dualite-de-mon-existence#fos_comment_4330666
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Sylvie Ralbaye Nang-yadji · il y a
Très beau texte !!!
Prière de visiter mon site et voter si possible 👇👇👇https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/amnesie-ou-frenesie

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DEBA WANDJI · il y a
Très beau texte, Ferb!
j'adhère par mes voix et je vous invite à découvrir mon texte en course pour le prix jeunes auteurs https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/etoile-perdue-2
N'hésitez pas de laisser vos impressions en commentaires. Merci!

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Djibril wade Balde · il y a
Belle plume ! Vous avez mes 3voix fêtes un tour chez mon œuvre et soutenez moi. Merci d'avance
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Ombrage lafanelle · il y a
Bravo pour ce texte très bien écrit qui entre dans notre âme et y laisse une marque indélébile. Certaines personnes doivent traverser les ténèbres pour arriver à la lumière.

Je t'invite à faire un tour sur ma page si le coeur t'en dis. J'ai un texte en finale 🤗

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Tarek Bou Omar · il y a
Bonsoir, je vous soutiens avec mes 5 voix ! :)
Si vous avez un peu de temps, je vous invite à découvrir mon texte en compétition pour le Prix des jeunes écritures : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-soleil-s-eteint-sur-mon-destin-1?all-comments=1#fos_comment_comment_body_4242995. Bonne continuation :).

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Chastity Jones · il y a
Magnifique! Merci pour cette belle promenade imagée
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Eric diokel Ngom · il y a
Persévérance .. un texte Magnifique merci de me soutenir https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/au-commencement-etait-lamour-2