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De l’autre côté du moi d’avant

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Frénigonde

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*Parfois, il suffit simplement d’un mot, d’un geste, d’une seconde, pour que tout bascule...de l’autre côté*

03/03
Une chambre d’hôpital. L’odeur de désinfectant. Un corps.
Voilà tout ce qui importa à ce moment là. Les médecins et toute ma famille étaient sortis. J’étais seule. Incroyablement seule. Mes lèvres collées par mes larmes se desserrèrent assez pour que je puisse murmurer quelques paroles. Des sanglots me grattèrent la gorge, empêchant le son de sortir discernement.
- Je te promets que tu seras fière de moi.
Mon murmure résonnait tellement fort dans le silence de la chambre. Pourtant, je n’avais pas peur. Le visage cireux de mon père n’était pas torturé ni effrayé. Il semblait en paix. Il était passé de l’autre côté. Je l’imaginai déjà m’observer sans que je ne m’en rende compte, une ombre un peu spectrale flotter à côté du lit.
Je me penchai sur lui pour embrasser la peau déjà froide en essayant de transmettre toute la chaleur et l’amour que je lui portais.
Un toc-toc discret à la porte brisa le silence. Une ombre entra en regardant le corps avec un regard brûlant de tristesse. Ma grande sœur resta debout, près du lit, sa main tenant celle du mort. Ses larmes coulaient silencieusement sur son visage déformé par le chagrin. Nous ne parlions pas. Nous communiquions par des regards. Le silence est parfois ce qu’il y a de plus fort à dire.
Soudain, ma sœur ne put se contenir davantage. Ses sanglots explosèrent, me déchirant le cœur. Je me levai immédiatement pour la prendre dans mes bras.
- Je te promets d’y arriver, gémit-elle, je te promets d’être forte. Tu pourras compter sur moi !
Je secouai la tête sans réussir à formuler une pensée cohérente. Elle n’avait pas besoin d’être forte. J’étais là. Je pouvais endosser le rôle de l’ainée pour une fois.
- On sera toutes fortes, promis-je, en sentant un poids énorme s’abattre sur mes épaules. On sera toutes là.
Ma sœur acquiesça silencieusement. Le poids de la responsabilité me fit m’enfoncer dans le sol. J’avais déjà pris ma décision. Je ne serais plus l’ado de quinze ans frivole et superficielle qui rêvait de contes de fée et de prince charmant. Cette fille là était morte, elle aussi. Désormais, j’étais passée de l’autre côté, comme mon père.

06/03
Certains silences sont plus effrayants que d’autres. Le silence d’un lundi matin est effrayant. Se lever, s’habiller, s’obliger d’avaler quelque chose, se laver les dents. Faire comme si rien n’avait changé en somme. Pourtant, c’est comme si mon corps était en pilotage automatique. Je ne pensai à rien.
La discussion de hier soir me revint en tête.
_Tu n’es pas obligée de retourner en cours dès aujourd’hui, Lili. Tu n’es pas obligée de faire comme tout allait bien._
Si justement, j’étais obligée. Qui le ferait sinon?

Traverser les mêmes rues, faire le même nombre de pas, dépasser les mêmes magasins. Autour de moi, rien n’avait changé. Certaines personnes ne faisaient pas attention. Ils se contentaient de bousculer les autres en les dépassant, pressé de passer leur chemin, leur téléphone à la main, ou bien discutaient, agglutinés devant des bureaux ou à des terrasses de café et bouchant le passage.
D’autres encore se contentaient de me jeter un regard nonchalant, simplement comme on regarde une inconnue qu’on ne reverrait jamais plus.
Pourtant, j’avais l’impression d’être passée dans un monde parallèle. La vie parisienne me paraissaient tout à coup tellement plus bruyante. C’était comme si avec l’arrivée du printemps, le monde se réveillait d’un long sommeil. Pourtant, il manquait une personne dans ce beau tableau. Pourquoi, mon père ne se réveillerait-il pas dans ce nouveau monde ?

30/03
Rire aux plaisanteries pour ne pas inquiéter ses amis.
Leur sourire et prétendre que tout va bien.
Jouer là comédie jusqu’à tenir son rôle à la perfection.
La mort n’est jamais douloureuse pour les gens qui partent. Seulement pour ceux qui restent. Ils nous emmènent avec eux de l’autre côté. Ils nous font prendre conscience du bonheur caché dans chaque recoin de ce nouveau monde, un bonheur dont on ignorait l’existence avant de le perdre. Une voix, un parfum qui flotte dans la salle de bain, un jus d’orange pressé qui apparaît au petit déjeuner, un rire, une chanson, une personne.
Je suis passée de l’autre côté du moi d’avant.

PRIX

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Pascal Depresle · il y a
Le thème et le traitement sont bons, mes voix. Aimerez vous "l'invitation" et "reflets" ? Ou Tropique dans un tout autre genre.
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Klelia · il y a
Malgré la douleur la vie continue...
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Abi Allano · il y a
Un récit puissant, touchant et très réaliste. Bravo!
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Bulle_d_encre · il y a
Incroyable.. J'adore le thème qui est abordé avec brio. Franchement, on est bouleversé en lisant tout ça, c'est d'une puissance et d'une grande tristesse.. Je ne sais pas quoi dire de plus, ce texte mériterait plus de voix. Dans le même univers d'hôpital, je vous invite à aller lire " du côté de l'espoir " :http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/du-cote-de-lespoir
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Leïla Briand · il y a
Changer, se découvrir à travers les expériences de la vie, joli thème
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@IArthurPym · il y a
Bravo ! Je vote
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Arlo · il y a
Excellent TTC fort bien réussi et abouti.Pourquoi si peu de voix! Vous avez les votes d' Arlo qui vous invite à découvrir ses deux poèmes "sur un air de guitare" retenu pour le prix hiver catégorie poésie et "j'avais l'soleil" au fond des yeux" de la matinale en cavale. Bonne soirée à vous. http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/javais-lsoleil-au-fond-des-yeux
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Papillon · il y a
J'ai aimé ce texte ...il est d'une violence une vraie claque dans la gueule! C'est un texte qui remue !
Bravo à vous!

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