De l’autre côté de l’Ombre

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Écrire ? Une passion depuis toujours, le plaisir de jouer avec les mots et les phrases, de créer des histoires, d'être lue et d'échanger avec les lecteurs. Sur ma page actuellement : "LA  [+]

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Il y a longtemps que l’humanité n’a plus de contacts avec la Nature. Depuis des temps immémoriaux, la vie se déroule dans des Villes, des mégapoles toujours plus vastes, aux tours toujours plus hautes, aux sous-sols toujours plus profonds. Des murs gris. Des rues grises. La hauteur des bâtiments ne permet pas à la lumière naturelle d’atteindre la rue. La pollution génère des nuages de fumées qui, de toutes façons, voilent les rayons du soleil. L’Ombre a pris le pouvoir absolu sur le monde.
Kym est une jeune femme comme les autres... enfin, presque. Il y a quelques mois, sa grand-mère, peu avant de mourir, lui a remis des livres de l’Ancien Temps, qu’elle avait elle-même hérités de sa mère et dont nul ne connaît l’origine ni l’âge : des livres parlant de la Nature, de la vie sur Terre avant la Ville, avant l’Ombre. Kym a récupéré ces livres et les a lus avec avidité : elle a découvert qu’il avait existé une Nature ensoleillée aux multiples couleurs, aux êtres vivants variés, une Nature qui existe peut-être encore... ailleurs... loin de la grisaille omniprésente de la Ville.
La propagande officielle répète pourtant que la Nature n’existe quasiment plus. La Nature est dangereuse, les êtres qui la peuplent peuvent transmettre des maladies, agresser les Humains et les tuer. À l’intérieur de la Ville, l’humanité est protégée de ces calamités, grâce au parfait contrôle exercé sur la Vie par le Gouvernement de l’Ombre. En aucun cas il ne faut tenter de sortir de la Ville : on risquerait de rencontrer des créatures maléfiques qui auraient échappé aux Gardiens de l’Ombre, malgré le soin que le Gouvernement a pris à les traquer et les détruire de manière systématique. Quant au Soleil, c’est un astre diabolique qui rend aveugle quiconque le regarde : mieux vaut ne pas le voir... Ainsi les Gardiens de l’Ombre veillent pour éviter toute déviance par rapport à la Loi, pour que personne ne s’approche des Portes de la Ville et ne cherche à les franchir.

Depuis qu’elle a lu les livres de l’Ancien Temps, Kym ne croit plus à ces discours. Elle a entendu parler de gens qui, comme elle, pensent qu’il existe « autre chose », au-delà de la Ville, au-delà de l’Ombre, et qui cherchent à découvrir ces lieux inconnus, au risque d’être arrêtés par les Gardiens de l’Ombre et condamnés à mort. De petits groupes se réunissent discrètement et elle est entrée en contact avec l’un d’eux. Hier soir, lors d’une réunion du groupe, Kym a repéré le regard insistant d’un jeune homme, Cham-Lan. Ils se sont souri. Cham-Lan est venu s’asseoir près de Kym. Il lui a chuchoté des choses à l’oreille et Kym a senti son visage s’empourprer, son cœur s’est emballé.

Aujourd’hui Kym marche d’un pas rapide sur le trottoir. Elle se dirige vers la limite de la Ville. Elle se remémore encore et encore ce que Cham-Lan lui a dit : « si tu le veux, je t’emmènerai voir la Nature, voir la lumière. On se promènera ensemble. On respirera des parfums merveilleux, on verra le ciel et le Soleil ». Elle a envie de sourire mais se force à conserver un visage froid et impassible, au cas où un Gardien de l’Ombre la surprendrait. Mais tout se passe bien. Elle suit les consignes de Cham-Lan à la lettre, s’engouffre dans une ruelle sombre, très sombre, qui se transforme en un couloir de plus en plus noir. Bientôt elle n’y voit plus rien. Cham-Lan lui a dit de marcher jusqu’à rencontrer la lumière et de ne pas s’arrêter, quoi qu’il arrive, quoi qu’elle ressente. Alors elle avance, sans savoir où elle va. Peu à peu l’air autour d’elle se fait plus épais, il devient consistant, visqueux même, il semble s’enrouler autour d’elle pour l’empêcher d’avancer, elle suffoque. Cham-Lan lui a expliqué qu’elle devrait surmonter des épreuves, et que tout cela était conçu pour dissuader les humains de s’aventurer plus loin. Kym tend les bras devant elle pour tenter d’écarter ce rideau d’ombre épaisse et collante qui s’accroche à sa peau, à ses cheveux, à ses vêtements, elle craint de s’évanouir tant elle a de mal à respirer, tant la peur lui tord les entrailles... Mais elle sait que Cham-Lan doit l’attendre de l’autre côté et, dans un dernier effort, elle repousse la viscosité sombre qui menaçait de l’étouffer et se jette en avant pour sortir de l’Ombre.

Elle émerge à l’air libre et un grand éclair l’éblouit violemment, la faisant hurler de peur et de douleur. De ses mains, elle protège ses yeux de cette lumière trop forte et trop pure à laquelle elle n’est pas habituée. Lorsqu’elle entrouvre prudemment les paupières, elle ne distingue presque rien, seulement de vagues trainées lumineuses et colorées indistinctes. Quand elle referme les yeux, tout est rouge... Elle s’affole en pensant que ce qu’on dit est peut-être vrai : le Soleil l’aurait-il rendue aveugle ? Il lui faut un bon moment pour que ses pupilles acceptent cette lumière intense, pour qu’elle réussisse à garder les yeux ouverts. Alors vient l’émerveillement. Ce que ses yeux encore douloureux et mouillés de larmes lui laissent entrevoir, ce sont des arbres aux frondaisons vert sombre, des rochers blancs éblouissants, des fleurs mauves, d’autres jaune d’or... Elle exulte, elle a réussi à atteindre la Nature, et elle reconnaît là, en bien plus beau, ce qu’elle a vu sur les images pâlies par les ans dans les livres de l’Ancien Temps.
Un petit craquement de branche derrière elle, des bras qui se referment sur ses épaules... C’est Cham-Lan.
« Alors, Kym, j’avais raison de te proposer de venir ici ? »
« Cham-Lan, c’est tellement beau, tellement merveilleux...tellement... différent ! »
Ils marchent, main dans la main. Leurs pieds foulent des herbes, font craquer des branches mortes. Ils entendent des pépiements d’oiseaux. Ils voient le ciel bleu parsemé de nuages blancs. Le soleil qui perce à travers les feuillages leur procure une chaleur que vient rafraîchir une petite brise.
« Tu connaissais cet endroit, Cham-Lan ? »
« J’étais déjà venu, oui, et je voulais vraiment t’y amener ».
« J’ai l’impression de renaître... oh, non... tout simplement de naître... »
Pendant plusieurs heures, ils profitent de cette Nature si accueillante, si lumineuse, tous leurs sens en éveil, ils sont grisés de cette liberté nouvelle : c’est tellement plus excitant que le monde grisâtre dans lequel ils vivent ! À mesure que l’heure avance, le Soleil descend vers l’horizon et de grandes ombres s’allongent sur le sol, celles des troncs d’arbres et de leurs frondaisons, leurs propres ombres aussi : Kym n’avait jamais vu cela dans la Ville terne et sans soleil.
Elle soupire : « Je ne veux pas retourner dans la Ville... »

À cet instant, un vent glacial se met soudain à souffler, une brume sournoise se faufile entre les arbres. Des Gardiens de l’Ombre casqués et armés jaillissent des nuées grises qui s’enroulent autour des troncs. Des cris, des bruits de bottes... Cham-Lan est le premier à réagir. « On a été repérés ! Vite, suis-moi ». Il attrape Kym par la main et l’entraîne en courant jusqu’à un grand chêne qui est encore au soleil. Tous deux se placent contre son tronc, du côté de l’ombre. Kym, désespérée, se serre contre Cham-Lan. « Ils vont nous voir, ils vont nous ramener dans la Ville... On sera condamnés... » dit-elle entre deux sanglots. Cham-Lan essaie de la rassurer : « Chut, calme-toi ! Dans la ville, l’Ombre est notre ennemie mais ici, les ombres nous protègent ».
Les arbres alentour se penchent et étendent leurs branches, les buissons se déploient, pour qu’une ombre particulièrement dense cache les jeunes gens. Les Gardiens de l’Ombre passent près d’eux sans les voir ! Dès leur sortie, ils se sont équipés de puissantes lunettes de protection contre le soleil afin de repérer les fugitifs sans être eux-mêmes éblouis... ainsi Kym et Cham-Lan leur sont devenus invisibles. Les Gardiens de l’Ombre repartent bredouilles.

C’est sûr, Kym et Cham-Lan ne retourneront pas dans la Ville, ils resteront dans la Nature et iront rejoindre l’une des petites communautés qui ont décidé de recréer un monde plus humain.
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Joëlle Brethes · il y a
Fuir l'ombre pour gagner la liberté en pleine lumière : joli récit !
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coquelicot Coquelicot · il y a
mes voix pour le courage de ces amoureux qui ont osé quitter leur monde glaçant pour notre belle nature. Un hymne aussi à la préserver.
Envie de connaître mon monde ?
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/lemancipation-des-ombres-1

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Isabelle Lambin · il y a
Un retour aux sources qui fait du bien
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Françoise Mornas · il y a
Merci Isabelle, et ravie que ce texte contribue à faire du bien !
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Alain Lonzela · il y a
Ben oui... ils ont bien raison... ;-)
Très belle histoire et un message d'espoir très clair... ;-)
Au fait... Si j'ai bien compris, les amoureux se sont fait une place au soleil ? ;-)

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Françoise Mornas · il y a
Merci de votre vote Alain ! Et de votre sympathique commentaire plein d'humour !
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Alain Lonzela · il y a
Merci à vous pour ce très bon texte, qui m'a beaucoup plu...
Bonne chance pour la suite

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Saks · il y a
Un belle fable écologique. Il vous faut écrire la suite désormais: est-ce si facile de vivre dans la Nature? Les Gardiens de l'Ombre peuvent-ils tolérer le moindre rebelle? Kym et Cham-Lan ne veulent-ils pas convaincre d'autres citadins de la néfaste Ville? En attendant la suite, merci à vous de nous avoir offert cette nouvelle.
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Françoise Mornas · il y a
Merci de votre vote et de votre commentaire judicieux. La fable est effectivement un peu simpliste et dualiste : Nature versus Ville. Le format du texte ne permet pas d'envisager une suite, mais il y aurait en effet beaucoup à imaginer...
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Utilisateur désactivé · il y a
Un monde de SF bien rendu. Bravo !
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jusyfa *** Julien · il y a
La lumière et la liberté retrouvées, une belle idée portée par une écriture de qualité. Bravo ! +5*****
Dans la même compétition mais sans obligation : " La nuit des ombres "
Julien.

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Françoise Mornas · il y a
Merci de votre soutien !
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Utilisateur désactivé · il y a
Allez voter pour moi svp
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André Page · il y a
Merci pour ce texte qui fait du bien, Françoise :)
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Françoise Mornas · il y a
Merci à vous André !
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Zouzou · il y a
pour la Nature qui reprendra toujours ses droits , mes voix !
je concours aussi , si vous aimez ...

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Françoise Mornas · il y a
Merci Zouzou !