De l’autre côté de l’écran

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08h00. Le réveil la fait bondir. Quel jour sommes-nous ? Ah oui, dimanche. Mais alors pourquoi le réveil sonne-t-il ? Lentement, la mémoire lui revient : « La Matinale en Cavale », six heures et six minutes pour écrire une nouvelle sur un thème donné. Vu la brièveté du délai, elle n’est plus à dix minutes près. Elle se tourne de l’autre côté du lit et replonge dans les bras de Morphée.
09h48. Le temps serait-il entré dans un mécanisme de distorsion durant son sommeil ? Peut-être veut-il supprimer l’heure supplémentaire qu’un diktat venu d’une autre époque lui a imposée la semaine dernière, lors du passage à l’heure d’hiver ? Toujours est-il qu’elle n’a plus qu’à se jeter sur son ordinateur pour découvrir, pendant qu’il en est encore temps, le thème prescrit.
09h51. De l’autre côté.
09h56. Bien, bien, bien... Très bon thème... Inspirant, réfléchi, allégorique, direct, porteur... Bien !
09h61 (clin d’œil à Alice de l’autre côté de son miroir). Faute d’inspiration, elle va prendre une douche. Autant travailler dans des conditions agréables (au moins sur le plan olfactif) et le ruissellement de l’eau sur sa peau lui permettra peut-être un relâchement suffisant pour laisser vagabonder son esprit dans les méandres d’un sujet aussi tortueux... aussi génial !
10h12. La balade cérébrale fut brusquement interrompue par la déclaration de grève du cumulus, lassé d’être lui aussi mis à contribution un dimanche matin.
10h13. C’est le jour du Seigneur, après tout. Autant Lui demander directement une idée. Lui sait mieux que quiconque ce que c’est que d’être de l’Autre côté !
10h15. Elle réalise qu’il n’est pas très loyal vis-à-vis des autres participants de demander à Dieu de lui inspirer l’idée qui fera la différence. La victoire serait alors trop facile !
10h.16. Il n’y a plus qu’à procéder à une association d’idées, en alignant tous les termes que ce thème lui inspire. Dans quel contexte quotidien utilisons-nous cette expression ? « Fais-le griller de l’autre côté, maintenant ! » La voix de son père, devant son barbecue. « Mais si, le bar à chats, de l’autre côté de ta rue. » La voix de son amie, décidée à faire disparaître sa phobie des chats en s’inspirant librement d’une thérapie par immersion. « De l’autre côté de la montagne. » Expression faisant référence au besoin qu’a l’être humain d’aller toujours voir ce qui se passe derrière la colline. Curiosité, ou perpétuelle insatisfaction ?
Tiens ? Intéressant ce manichéisme dans son raisonnement. Il n’existe pas de troisième possibilité ? Lorsqu’on dit « de l’autre côté », on sous-entend qu’il n’y en a que deux. Gauche ou droite. Jour ou nuit. Petit ou grand. Homme ou femme. Vivant ou mort. Quel est cet automatisme qui nous conduit systématiquement à raisonner de façon aussi binaire ? Paresse de l’esprit ? Façon de se rassurer ou de rationaliser face à une angoisse existentielle ? Il faut reconnaître le confort du procédé qui évite de pousser plus loin une réflexion pouvant rapidement devenir oiseuse. Le genre qu’on devrait éviter lorsqu’on a un délai court à respecter par exemple...
Néanmoins, la question est trop captivante pour qu’elle parvienne à l’abandonner dans l’immédiat. Elle effectue mentalement le tour de toutes les situations dans lesquelles une réponse binaire permet d’éviter d’interminables débats.
12h14. Elle songe à son compagnon, qui vient d’accepter une mutation en Polynésie. Lui aussi est de l’autre côté du globe (et accessoirement à côté de la plaque, puisqu’il avait « oublié » de la prévenir).
12h17. Pourquoi donc l’être humain est-il si curieux d’aller voir de l’autre côté, si c’est pour apporter à chaque question une réponse manichéenne, dichotomique, booléenne ? Par contre, le propre de l’homme est d’inventer trois mots pour une même idée ! Ce à quoi son analyste rétorquerait qu’il subsiste des nuances pour chaque terme, d’où l’importance d’en connaître la définition avant de l’utiliser au cours d’une conversation. D’un côté, il n’a pas tort. Et de l’autre ?
12h42. Le fait de ne voir le monde que sous deux angles lui procure une sensation de vide, d’étroitesse, d’étouffement. La crise d’angoisse n’est pas loin. Ah, ils sont beaux les dimanches avec elle ! Dire qu’elle a décliné l’offre de ses grands-parents de partager un bon repas ainsi qu’une partie de belote pour participer à cette Matinale ! Pourtant, la faire renoncer à une belote n’est pas chose aisée... même s’il elle réalise à quel point ce jeu est, lui aussi, basé sur un système binaire, malgré un ensemble de règles plus ou moins complexes laissant penser le contraire. Cruelle manifestation du besoin qu’a l’homme de sortir des sentiers battus tout en restant dans un mode de réflexion basé sur la dualité.
13h07. Même lors de l’épreuve du baccalauréat, l’examinateur met à contribution notre curiosité naturelle : « Vous pouvez regarder de l’autre côté maintenant. » Et souvent la curiosité est supplantée par la déception ou la panique. Elle revoit encore sur sa copie de mathématiques le schéma d’un triangle accompagné d’un énoncé sibyllin, dans lequel il est question de côtés, d’adjacents et d’hypoténuses.
Et soudain, une évidence s’impose à elle. Le triangle a trois côtés ! Donc l’expression doit se décliner en nombre : « des autres côtés » ! Le sujet proposé dans cette Matinale est donc limité, restreint, circonscrit,... dans un cadre qui ne demande qu’à éclater. De l’autre côté de la montagne ? Non ! Des autres côtés de la montagne (qui d’ailleurs a souvent une forme de triangle, ce qui sous-entend qu’on peut aller creuser en dessous également) ! Et pendant qu’on y est, des autres côtés des montagnes !
13h58. Hein ? Déjà ? Voilà ce que c’est que de mener des réflexions pseudo-philosophiques tambour battant et de critiquer à tout va le thème imposé qui pourtant ne manquait pas d’originalité ! Y a-t-il un sujet de secours ? Un écrit de rattrapage ?
14h14. Tant pis, elle se sera bien amusée. Même si l’un dans l’autre, elle est passée à côté !
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