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De l’autre côté

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Ardores

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Dans cet esprit dans lequel je me sens à l’étroit, seul habitant de cet endroit effrayant, je m’interroge. Il y a certes un certain confort à vivre toujours dans les mêmes dispositions. On s’habitue finalement à se côtoyer soi-même, bien que ce ne soit pas sans peine. Il n’est pas toujours facile d’accepter ses peurs, d’affronter ses obsessions. On est même plutôt lâche le plus souvent et l’on préférerait de loin réussir à ne pas penser. Notre inconscient, que l’on croit souvent inconstant et imprévisible, nous dicte nos orientations, puis notre conscience les rationalise et les concrétise. J’observe régulièrement que mes pensées tournent sans cesse les mêmes sujets en boucle, de la même manière, et en évitent d’autres parfois farouchement. Il y a donc une régularité indéniable, difficile à éviter.

Mon esprit est comme un appartement dont les meubles sont devenus familiers, dont chaque espace est connu. Sauf ces endroits, comme derrière l’armoire, ou le coin, là, tout au fond de la pièce. On sait qu’il s’y trouve de la poussière, peut-être des traces d’humidité, et très certainement des araignées ou au moins les restes de leurs toiles. On n’a pas envie de dégager ces espaces pour les mettre au jour, d’y mettre les mains et de les nettoyer. Pour le reste, on y est très bien : les chaises sont confortables (on évite le canapé, trop de mollesse rendrait définitivement paresseux), le sol est presque propre (pas trop quand même, l’important n’est pas là). La cuisine est bien un peu petite, le réfrigérateur presque vide. Il faut bien reconnaître aussi que lorsque l’espace est limité, on ne peut rien accumuler. Il faut régulièrement trier, se débarrasser de choses que l’on pensait aimer, parce que de nouveaux éléments arrivent et doivent en remplacer d’autres. On se désole alors parfois de ne plus avoir accès aux choses que l’on a perdues.

Reste que cet appartement ou cet esprit (je ne sais plus de quoi je parle) est bien trop petit. On se rend rapidement compte que les murs ne se poussent pas indéfiniment. Peut-être même ai-je cru seulement pouvoir les pousser parfois. Et puis ne pas pouvoir quitter ce lieu, même s’il possède le confort conféré par l’habitude, est source de malaise. Une angoisse liée à un enchaînement dans ce lieu, dont on ne sait plus s’il a été volontaire ou non mais dont on ne peut plus se défaire, tenaille l’estomac.

Notre imagination, que l’on croit à tort illimitée, pourquoi est-elle toujours tournée vers les mêmes choses ? Notre capacité de réflexion, pourquoi ne nous permet-elle pas d’atteindre les sommets que l’on souhaiterait ? Il est difficile de devoir admettre que tout ne nous est pas possible et qu’une partie des raisons de cela est inscrite en nous, que nous sommes notre propre limite. Croire que la pensée nous libère est une erreur. La pensée nous entrave, nous sommes liés aux mots que nous utilisons et qui, contre toute attente, limitent l’expression. Comment exprimer ce que l’on ne saurait nommer et que l’on ne peut même pas appréhender alors que notre intuition ressent la présence de quelque chose ?

Ces interrogations, formulées dans l’étroitesse de mon esprit, m’amènent à cette question : qu’en est-il de l’autre côté ? L’autre côté est vaste, lui, et il l’est d’autant plus qu’il est multiple. Il est multiple parce qu’il s’en trouve un chez chaque semblable mais aussi, sans que l’on puisse en douter, chez chaque individu de chaque espèce vivante. Comment est-ce, de l’autre côté, s’y trouve-t-on aussi toujours à l’étroit ? Je le crains pour la plupart de mes semblables. Mais je crois aussi que leur imagination, leurs mots, sont différents. Parfois, ce que l’on observe de l’autre côté nous paraît étrange, surprenant. On ne peut pas espérer pouvoir tout comprendre de nos semblables. Non seulement parce que notre capacité de compréhension est limitée, mais aussi parce qu’il faudrait de nombreuses années, une immersion profonde dans la vie de l’autre, pour pouvoir ressentir la bonne intuition sur ce que cet être différent ressent. Faire entrer une partie de leur monde parallèle dans son propre esprit, voilà qui aide un peu à agrandir son espace personnel ou en tout cas à en ouvrir des portes.

S’il est difficile pour nos semblables, l’effort d’imagination devient presque insurmontable pour ce qui concerne les individus d’une espèce qui nous est étrangère. Certains estiment qu’il n’y a pas de conscience chez de nombreux animaux et les exterminent sans honte. De mon côté je pense parfois paradoxalement que finalement, un être sans conscience connaît le bonheur. Passer sa vie sans se poser de question, manger, dormir, éventuellement tenter de se reproduire ! Certains imaginent encore d’autres êtres, vivant dans notre monde mais au delà de notre planète. De ceux-là, impossible d’imaginer quoi que ce soit. Il n’y a même pas de raison de penser qu’ils seraient formés des mêmes composants de base avec lesquelles la vie qui nous a créés a su se développer. Pourtant s’il existe, et je veux bien y croire moi-même étant donnée l’immensité de l’univers, cet autre côté là ouvrirait des voies gigantesques à l’agrandissement de notre esprit.

Il existe encore un autre côté. Certains pensent que la conscience y est conservée et, libérée du corps, y trouve enfin l’espace dont elle a besoin pour se sentir parfaitement bien. L’idée est attirante, non ? Malheureusement il faut attendre la fin de la vie pour savoir si cette hypothèse est bonne. Je dois bien admettre que je serais curieux de savoir quel effet aurait la sensation de ne plus être limité. Et il existe des moyens très efficaces de se retrouver de cet autre côté. Finalement qu’est-ce qui m’empêche d’y aller dès à présent ? Je crois que c’est seulement l’espoir vain de trouver un jour un sens à ma vie. Mais si un jour j’en trouve un, à moins que ce ne soit de mourir, je crois que je ne voudrais justement pas passer de l’autre côté. Je suis donc condamné à rester de mon côté, limité et angoissant, en attendant que la vie passe.

PRIX

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RAC · il y a
Ecrire est un éxutoire, sortir est un challenge !
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Ardores · il y a
Merci !
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Ludmila Constant · il y a
Il existe des moyens très efficaces de comprendre cet autre côté en restant vivant: imaginez -vous avant votre naissance. C'est le même néant.
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Ardores · il y a
Je ne crois pas non plus tellement à autre chose qu’un néant.
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Nectoux Marc · il y a
Joli texte bien menée et enrichi par une imagination débordante de réalisme. Mes 5 voix. A bientôt sur nos pages.
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Ardores · il y a
Merci !
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Vaucey · il y a
Cette introspection narrative nous invite à suivre un itinéraire auquel je ne m’attendait pas. Bel essai et mes voix :)
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Ardores · il y a
Merci !
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Keith Simmonds · il y a
Beaucoup d'imagination pour ce texte bien écrit et émouvant ! Mes votes ! Je vous invite à découvrir “ De l’Autre Côté de Notre Monde”qui est en lice pour la Matinale en Cavale. Merci d’avance et bonne soirée!
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Ardores · il y a
Merci !
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Keith Simmonds · il y a
Bonsoir, Ardores ! Vous avez voté une première fois pour “ De l’Autre Côté de Notre Monde” qui est en Finale pour la Matinale en cavale. Une invitation à confirmer votre soutien si vous l’aimez toujours ! Merci d’avance et bonne soirée !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/de-l-autre-cote-de-notre-monde

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Yasmina Sénane · il y a
Interrogation métaphysique !
Je vous propose de m'accompagner dans ma "Pirogue de l'espoir".

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Ardores · il y a
J’avais déjà fait la courte traversée !
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Yasmina Sénane · il y a
Merci !
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Virgo34 · il y a
Un joli texte sur "l'autre côté" qui donne à réfléchir.
Mon pantoum (Rêve d'ailleurs) est aussi en cavale dans la Matinale. Je vous invite à aller le découvrir.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/reve-dailleurs-pantoum

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Ardores · il y a
Merci !
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Elena Hristova · il y a
un texte très émouvant qui titille notre imagination et nous invite à réfléchir. mes 5 votes qui sont tombés sous le charme
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Ardores · il y a
Merci beaucoup !
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Arlo · il y a
Excellent récit. J'aime beaucoup. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir son poème de la matinale "j'avais l'soleil au fond des yeux". Bonne chance à vous. http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/javais-lsoleil-au-fond-des-yeux
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Ardores · il y a
Merci !
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Pascal Depresle · il y a
Un joli texte, mes voix. Pour ma part, sans contrepartie, j'ai commis deux textes, L'invitation http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/linvitation?all-comments=true&update_notif=1509982263#js-collapse-thread-577892 et Reflets http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/reflets-6 si le cœur vous en dit
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Ardores · il y a
Merci !
J’avais lu vos deux textes. Il y avait de l’idée dans l’invitation.

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Pascal Depresle · il y a
Merci, je ne sais pas comment c'est venu
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