De l'amour à la haine

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Ecrivaillon, pas très vaillante, entre travail et famille, juste l'envie, quand ma plume s'élève, de raconter des histoires  [+]

Image de Été 2014
Je vous hais. Je vous hais tous. Vous et vos vies si parfaites.
Je hais vos partages Facebook, vos commentaires mielleux sur le petit dernier, les photos de vos ripailles dominicales.
J’abhorre vos sourires pleins de vie, vos soirées qui n’en finissent pas, vos souvenirs de vacances. J’exècre votre façon de vous plaindre constamment : trop gros, trop grasse, trop petit, trop grand, trop maigre, pas assez d’argent, la famille pesante, les amis envahissants.
Je vous hais tous.
Serais-je jaloux ?
Oui peut être, non... sûrement.
Comme je t’envie, toi Grison, le SDF de la rue des Frères Lumières, couché sur ces cartons, couverts de vêtements sans âges aux couleurs indéfinissables et à l’odeur nauséabonde. Je voudrais être à ta place ce soir, alpaguer d’une voix lasse et rauque les passants occupés et indifférents, le froid pénétrant tout mon être, mon cœur battant dans ma poitrine. Que je voudrais, Grison, sentir comme toi, le flot d’une vinasse bon marché, couler et brûler mon œsophage, pour embrumer mes pensées et sombrer dans un sommeil profond, noir, sans rêves.
Et toi, mon voisin du dessus, je n’ai jamais eu le courage de venir te trouver les soirs où tu battais à bras raccourcis ta frêle épouse qui poussait gémissements et lamentations. Comme je voudrais aujourd’hui, abattre sur toi ma force passée, te couper le souffle, démolir ta petite gueule à coup de pieds, fracturer tes bras, exploser tes genoux, voir ton sang se répandre. Et attendre que tu me supplies d’arrêter.
Et toi Claire, toi qui espaces tes visites, et qui ne peux plus me regarder dans les yeux. Quand je croise ton regard, la pitié fait place à l’amour qui nous unissait, maintenant, la peur. Oh elle ne m’est pas destinée cette peur. Tu es terrorisée de me laisser, ou effrayée de rester. Mais comment pourrais-je t’en vouloir ? Et pourtant. Je te hais parce que tu te glisseras bientôt dans les bras d’un autre, je ne sentirai plus ta peau douce, la chaleur de tes cuisses qui m’enserrent. Nous ne danserons plus ensemble en soirées et j’ai mal en repensant à ton pied curieux qui, caché sous les nappes d’un grand restaurant, explorait les détails de mon entrejambe.
Mais je crois que celui que je maudis le plus c’est toi, Kévin. Oh non, je ne te déteste pas parce que tu as fêté le nouvel an comme le petit con que tu étais, à fumer et à avaler des vodkas comme un boit sans soif. Non, je l’ai fait moi aussi. Je ne te hais pas non plus parce que dans cet accident de voiture tu as tué ta soeur et son petit ami. En fait, je te déteste car toi, tu es mort. Tu m’as laissé là, coincé entre ta voiture et ce mur, la moelle épinière sectionnée en plusieurs endroits, mi mort, mi vivant.
Je ne suis plus qu’un légume inerte. Seul mon cerveau continue de fonctionner. Je voudrais hurler, pleurer, frapper, mais rien. Pas un millimètre de mon corps ne répond à mes désirs. J’entends, je sens, et je vois ; je vois ce plafond, j’en connais tous les détails maintenant.
La lumière du couloir pénètre dans ma chambre : « Mon cœur, il est temps de dormir ». Oh Maman comme je voudrais pouvoir te serrer dans mes bras, comme ta voix est fatiguée, tes pas lents et espacés sur la moquette. Tu places ton visage face au mien, tu me souris, pleine d’amour et de bonté. Tu verses quelques gouttes de liquide lacrymales dans mes yeux, car même mes paupières m’ont abandonnées. Je pleure ? Merci Maman, grâce à toi je pleure un peu. Je pleure sur ce corps qui ne m'appartient plus, sur cette vie qui n'est plus la mienne.
Tu essuies le liquide, et m’embrasse. Je ne sens même plus tes baisers. Comme ils me manquent ! Je regrette tant de t’avoir repoussé pendant des années ! L’ingratitude dont j’ai fait preuve à ton égard.
On naît et on meurt « enfant de », mais parent, on le devient pour toute la vie et ce choix est plus que jamais : pour le meilleur et pour le pire.
Tu fermes mes paupières et chuchotes à mon oreille : « Bonne nuit mon amour, dors bien, demain est un grand jour ! ».
Oui tu as raison. Demain, c’est mon anniversaire.
Maman, tu m’as offert la vie il y a trente ans... s’il te plaît ma petite Maman... reprends-la.

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Emily · il y a
un peu triste tout de même!
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Fred Panassac · il y a
Un beau texte pas larmoyant sur un thème tragique. Un instant d'inconscience et de bêtise aux conséquences incalculables. Beaucoup d'émotion devant le témoignage d'une victime.
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Gwénaëlle Aiello Chambon · il y a
Merci fred;
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F. Chironimo · il y a
"Avec l'amour maternel, la vie vous fait à l'aube une promesse qu'elle ne tiendra jamais" (Romain Gary) C'est fou ce qu'on est capable d'attendre d'une mère... très beau texte.
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Gwénaëlle Aiello Chambon · il y a
Oui l'amour d'une mère est irremplaçable. Merci
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Moeun Touch · il y a
Quelle plume! Magnifique!
À quand la loi sur l'euthanasie pour ceux qui peuvent plus rien faire de leur vie à part souffrir?
Je retire ma question si le sujet est encore sensible. :)

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Gwénaëlle Aiello Chambon · il y a
Merci Moeun
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Sophie Copinne · il y a
Un passage tardif mais beaucoup d'émotion.
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Gwénaëlle Aiello Chambon · il y a
Merci beaucoup.
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Victor.B · il y a
J'ai mis un peu plus de quatre minutes pour passer de l'amour à la haine. Texte contagieux, oh mais très bien écrit + 1 vote.
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Gwénaëlle Aiello Chambon · il y a
Merci Victor!
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Valéry Hardiquest · il y a
"Waouh"! C'est le mot que j'ai vraiment prononcé après avoir lu votre texte. Bravo, tant pour la mise en forme que le fond. Le tout est intense, surprenant, touchant et bouleversant . +++1 !
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Gwénaëlle Aiello Chambon · il y a
Merci! Votre commentaire est très encourageant! c'est adorable et si j'ai pu vous faire ressentir toutes ces émotions, alors mon pari est réussi.
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Loris · il y a
Beau texte. Un vote!
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Gwénaëlle Aiello Chambon · il y a
Merci beaucoup.
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Marie Lacroix-Pesce · il y a
Mon vote: pour le meilleur et surtout pour le pire!
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Gwénaëlle Aiello Chambon · il y a
Merci Pascaline.

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