De cause à effet

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Il avait encore oublié ses clés au bureau.

Alain fit demi-tour et traversa le parking de l'université une nouvelle fois. Il monta les quatre étages du bâtiment administratif, en colère contre lui-même et réfléchissant à une solution pour palier à ce récurrent problème de clés.
Couloirs déserts d’une veille de vacances. Les étudiants profitaient déjà du repos estival et en ce qui le concernait, il ne lui restait plus que quelques dossiers d'admission à traiter pour la rentrée prochaine. Demain, tout devrait être bouclé.
Les murs en contreplaqué lui renvoyaient l’écho de ses pas solitaires. Dans cette pénombre, il vit une lumière opalescente émaner de la porte vitrée de son bureau. Il avait même oublié d'éteindre l'ordinateur apparemment. Il soupira, se réprima en silence pour ses égards et posa son attaché-case contre la cloison, à côté de l’entrée. Appui sur la poignée.

Devant lui, dans la lueur bleutée de l'écran, un homme à la casquette rouge s'affairait sur son ordinateur. Le type ne se retourna même pas, bien qu’Alain fut sûr qu’il l’eût entendu. Les touches du clavier, frappées avec frénésie, poursuivaient leur mélodie sous le regard hébété de l'employé. Moment de flottement. Incrédule, il se demandait quoi faire. Les mots sortirent, timides :
— Qu'est-ce que vous faites là ?
Pas de réponse, pas un geste. La raison reprit le dessus et Alain haussa le ton :
— Hé ! Vous n'avez pas le droit d'être ici !
Toujours rien. Face à cette déroutante situation, il resta figé de longues secondes dans l'encadrement de la porte, incapable de prendre une décision. Puis, dans un appui de touche plus fort que les autres, le type se retourna.
— Désolé. J'ai fini, dit-il en souriant.
— Fini quoi?
—Ce que j'avais à faire.
L'homme réajusta sa casquette, ses lunettes de soleil et se dirigea droit vers Alain.
— Si vous voulez bien me laisser passer, demanda-t-il en arrivant à sa hauteur.
Alain ne bougea pas.
— Qu'est-ce que vous faisiez sur mon ordinateur ? Vous étiez sur le logiciel d'admission. Qui êtes-vous ? Un lycéen venu falsifier sa demande ou valider son entrée ?
— Presque. Maintenant, je dois y aller. Je vous prierais de me laisser passer, monsieur.
— Non.
Alain ne savait même pas pourquoi il avait dit ça. La peur d’une altercation faisait surface. Et son gabarit n'était pas un avantage, il le savait. La boule pesante de la panique lui nouait l’estomac. Il tenta :
— Dites-moi ce que vous faisiez ou j'appelle la police.
Le type souffla, baissa la tête un instant et la releva.
— De toute façon, murmura-t-il pour lui avant de reprendre à voix haute : je viens du futur.

Les yeux d'Alain devinrent globuleux. L’appréhension s’était évanouie pour laisser place à une hésitation : le fou rire ou la pitié. Il s’agissait de la pire excuse jamais entendue et, pourtant, en quinze ans à l'université, il en avait écouté des histoires abracadabrantesques d'étudiants. L'homme poursuivit, stoïque :

— Dans quelques décennies, un homme va créer une société. Cette société créera un dispositif météorologique révolutionnaire afin d'améliorer la production d'énergie renouvelable. Installé dans le centre sud du Sahara, cet outil marquera un tournant pour l’avenir de l’humanité. Dans cette région du désert, il existe un phénomène météorologique appelé la dépression du Bodélé. Il s'agit d'un endroit où des vents puissants et continus produisent une grande partie de la poussière mondiale. Une partie de ces particules traverse l'Atlantique et est indispensable à la fertilisation de la forêt amazonienne. Le reste tombe dans l'océan où il constitue une source importante de nutriments pour le phytoplancton. Je vous passe les détails mais le dispositif créé par cette société va venir perturber les vents de cette dépression et amorcer une réaction en chaine qui s’avérera désastreuse.

Alain écoutait sans rien comprendre. Il allait appeler les flics mais laissa le type finir.

— Il se trouve que le créateur de cette société est aujourd'hui au lycée. L’année prochaine, il sera admis au sein de cette université. Mes employeurs ont donc, après des études poussées et des calculs savants, déterminé que le nœud temporel le plus probable était son entrée à l'université. Je viens donc d’effacer son dossier. Ne cherchez pas à savoir de qui il s’agit, vous ne pourrez pas. Donc, maintenant, si vous voulez bien me laisser passer.

L'homme à la casquette rouge avança et Alain s'écarta machinalement de l'entrée, hagard.

Pendant plusieurs mois, cet épisode resta pour Alain une sorte de rêve. Il était tombé sur un fou, un illuminé. Il avait, le soir de la rencontre, cherché ce que ce type faisait sur son ordinateur. En vain. Aucune trace. Aucune plainte par la suite. Puis, une mutation, un mariage, un enfant, la vie qui déroule sa partition et le souvenir de cet évènement qui disparut naturellement des limbes de sa mémoire.

Ce soir de décembre, à la veille de ses soixante-dix ans, avachi dans son fauteuil en skaï, il regardait avec nonchalance les images défiler sur son écran de télévision. Les yeux mi-clos, la voix off le tenait encore éveillé.

« C'est donc avec la signature de l'accord Kennedy-Khrouchtchev que le conflit a pris fin. Cet épisode de l'histoire aurait pu être un des plus dramatiques que le monde eut connu. Nul doute que la crise des missiles de Cuba... »

Une demi-seconde. Pendant une demi-seconde, l'image en noir et blanc apparut à l'écran. Alain était pétrifié. Le choc le fit se raidir, puis trembler.
Dans la foule derrière les deux présidents qui se serraient la main, il était là, debout, lunettes de soleil sur le nez et casquette vissée sur la tête.

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