D'autres vies que la sienne

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Publiée depuis 2008, j'ai la passion des mots et des autres. J'anime des ateliers d'écriture, organise le Prix de la nouvelle humoristique depuis 2014  [+]

Image de Été 2019

Chaque jeudi, Marie-Louise se réveillait avant les premières lueurs de l’aube pour saluer celui qu’elle avait surnommé, à défaut de connaître son nom, le livreur de bonheur. Un conducteur qui lui lançait chaque semaine un petit paquet par l’étroite fenêtre d’une locomotive entraînant à sa suite des wagons de marchandises souvent pleins.

Pour être présentable et remercier ce généreux inconnu d’un signe de la main, Marie-Louise s’activait donc dès potron-minet, été comme hiver, impatiente tel l’enfant la veille de Noël. C’est que l’affaire était d’importance ! Recevoir un livre dans son jardin ! Un roman qui plus est ! Elle qui en avait tant manqué. Isolée depuis quarante ans dans sa maisonnette coincée entre les champs et la voie ferrée, ce qu’elle voyait de la culture ressemblait davantage à du colza et du maïs qu’à des théâtres ou des musées. Point de bibliothèque à cinquante kilomètres à la ronde, une pension de retraite trop chiche pour se permettre la moindre dépense de transport ou d’Internet. Alors ces livres arrivés par un train de marchandises comme par enchantement, c’était un cadeau de l’existence, une aubaine à ne pas manquer.

À 4 heures 52 ce matin-là, Marie-Louise était dans son jardin, le cœur battant à mille à l’heure, prête à gratifier son livreur de bonheur d’un large sourire malgré l’opacité de cette heure matinale. Elle attendit. Une minute. Cinq. Dix. Au bout de trente, elle se résigna à rentrer. Un train est toujours à l’heure. Il ne viendrait pas.

Elle était catastrophée. Il ne lui restait qu’un livre à découvrir. Le dernier. Après ce roman, elle n’aurait d’autre choix que de tenter de se distraire à travers les images anxiogènes et illusoires du petit écran. Elle réfléchit à une solution pour ne pas s’y soustraire de sitôt. Si elle le voulait de tout son cœur, peut-être qu’un miracle se produirait. Peut-être que la vie allait de nouveau lui offrir des livres. Elle l’avait bien fait une fois. Pourquoi pas deux ? En attendant ce moment, c’était décidé, en personne optimiste et gourmande, elle prolongerait le plaisir ; elle patienterait en relisant ceux offerts par le conducteur. Une troisième lecture des Misérables, de La peste, du Vagabond des étoiles sans oublier l’extraordinaire Anna Karénine et les trois premiers Rougon-Macquart ne serait pas superflue. Après tout, ils avaient dû en mettre du temps, ces écrivains, pour inventer tant de destins remarquables. Elle s’employa à cette énième relecture avec le même enthousiasme qu’en découvrant leur incipit des semaines plus tôt.

Tandis qu’elle tournait les pages, douze mois s’écoulèrent. La veille de ce triste anniversaire, emportée par la fin tragique de Mouret et des autres dans le quatrième et dernier tome qu’elle possédait de Zola, Marie-Louise ralentit sa lecture. Elle ne voulait pas atteindre le point final trop vite. Ensuite, elle n’aurait plus aucune jolie phrase, aucun mot curieux, aucun nouveau personnage à aimer ou à détester pour combler le vide, pour vider son trop-plein. La solitude reviendrait. Bien plus puissante qu’avant, avant qu’elle ne connaisse l’exaltation de vivre d’autres vies que la sienne.

Quand, malgré toute l’ardeur fournie pour modérer la pétulance de ses yeux, elle parvint à ce mot fatal de trois lettres, une larme dessina des arabesques sur sa joue creusée par les rides. Et Zola, malgré son immense talent, n’était pour rien dans cette peine-là. Refusant de quitter cet ultime tome, elle lut les appendices. Des notes, essentiellement. Elle fit bien de les étudier car, entre deux d’entre elles, elle découvrit un message. Son cœur cogna tel le bourdon d’une cathédrale. Elle lut : « Appelez-moi. Jean. 06 52 96 57 2 ». Le dernier chiffre était illisible. Un trois ou un huit ? L’écriture peu sûre, tremblante dissimulait ce secret. Elle referma le livre dans un état d’excitation comme elle n’en avait plus vécu depuis sa jeunesse. Si le numéro n’était pas entier, au moins elle connaissait le prénom de son bienfaiteur.

Elle se leva d’un bond, endossa son manteau, empoigna son vieux vélo rouillé rangé sous l’abri de jardin et roula vers le village. Elle devait téléphoner. Au café, par chance encore en activité, elle trouva Jacques le patron. Il lui prêta son smartphone, lui expliqua comment l’utiliser. Elle composa le numéro partiellement indiqué en essayant toutes les combinaisons, du zéro au neuf, pour le chiffre manquant. Pas de Jean ou des numéros non attribués. Elle quitta le bar les épaules basses.

Passée le premier abattement, de retour chez elle, elle s’invectiva. Elle avait trop attendu. Elle aurait dû lire ce dernier roman à la suite des autres plutôt que de vouloir prolonger le plaisir inutilement. D’autant qu’elle avait fini par y arriver à ce funeste mot de la fin ! À quoi ça avait servi de le retarder si ce n’est à obtenir ce résultat désastreux ! Elle stoppa net ses récriminations en entendant un bruit à la porte. Était-ce son imagination ? S’il y avait quelqu’un, qui cela pouvait-il être ? Jean ? Elle haleta, emballée par cette folle perspective.

Elle ouvrit ; personne, juste un colis posé à terre. Elle regarda à droite, à gauche, pas de trace de pas, encore moins de pneus. Elle inspecta le paquet. Le souleva, le soupesa. Aucun nom de destinataire ou d’expéditeur. Elle le secoua. À l’intérieur, c’était compact et ça s’entrechoquait. Des livres ?

Marie-Louise déchira l’emballage. Elle en sortit cinq tomes des Rougon-Macquart. Pas de lettre. Elle remarqua cependant une boursouflure entre les pages de L’Assommoir. Son pouls s’accéléra. Elle secoua le livre. Une photo en tomba. C’était elle à 22 ans. Au dos, inscrits d’une écriture malhabile, un numéro de téléphone se terminant par un 8 et le prénom de celui qu’elle n’avait pas pu reconnaître aux commandes de cette locomotive filant à vive allure. Le seul homme qu’elle avait aimé près de cinquante ans auparavant : Joan.

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Jennifer Marquié · il y a
L’amour n’a pas d’âge et son souvenir ne s’efface jamais !
Une histoire délicieuse et touchante.

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Odile · il y a
Deux mois que le train est passé! Quand elle dépose les livres, la vie, la sienne, peut reprendre avec un souffle renouvelé. Très belle histoire, merci!
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Elodie Torrente · il y a
Merci Odile !
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de l air · il y a
Mon revote pour cette belle histoire.
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Elodie Torrente · il y a
Merci beaucoup !
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Karelle · il y a
Go go go ! T es la meilleure
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Elodie Torrente · il y a
Merci, merci, merci même si visiblement ça ne passera pas cette fois. Rien de grave. Tant que j’écris, je suis heureuse. Merci ma co... 😀
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M. Iraje · il y a
Oups ... J'ai failli rater le train ☺☺☺
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Elodie Torrente · il y a
Une chance il est passé à l’heure ! Merci !
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Fred Panassac · il y a
Bonne chance en finale Elodie *****
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Elodie Torrente · il y a
Merci Fred !
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Marie Kléber · il y a
L'amour des livres et l'amour tout court.
On attend nous aussi avec Marie-Louise...
Beau texte et belle finale à vous!

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Elodie Torrente · il y a
Merci beaucoup !
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Vrac · il y a
Belle célébration des livres, à partir d'une histoire d'amour (mais y a t'il d'autres histoires, au fond ?). Aussi : ah, l'angoisse de ne plus rien avoir à lire !
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Elodie Torrente · il y a
L’angoisse est rare en ces temps de surproduction ! Mais oui, il faut bien rêver.. 😀 Merci !
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Fredo la douleur · il y a
j'ai beaucoup aimé cette histoire d'amour dont la pierre angulaire est la passion littéraire ! J'espère que ce petit commentaire et mes voix pourront étancher ne serait-ce qu'un instant, la soif de lire de Marie-Louise ! :-)
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Elodie Torrente · il y a
Merci à vous !
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Maïra Richards · il y a
Quelle patience pour un amour. C'est un fort joli texte. Mes votes. Bonne chance !

https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/dix-lettres-pour-dix-numeros

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Elodie Torrente · il y a
Merci beaucoup !

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