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En compétition

« Nul ne peut atteindre l’aube sans passer par le chemin de la nuit ».
(Khalil Gibran)

Lily, elle a des bleus sur les genoux. Des taches de toutes les couleurs sur sa peau pâle. Un nuancier pastel tatoué sur les chairs.
Des cheveux « boucle d’or » tout ébouriffés. L’allure d’une héroïne de conte de fées qui aurait pris la foudre ou laissé ses doigts trop longtemps dans la prise. Une silhouette frêle, des pas chaloupés.

Lily, elle a un regard émeraude parfois fuyant. Déstabilisant. Des pupilles qui brillent un peu plus que les autres, la vision qui se trouble, les paupières qui pèsent des plombs. Des gestes tout maladroits, un peu gauches.
Des éraflures sur les bras, des fragments d’histoires décalqués sur son corps, de grosses traces sombres cernées sous les yeux. Une allure de panda triste, les rondeurs en moins, les contours pas aussi doux. Les traits davantage abrupts et tranchants.
Comme ses maux.

Lily. Elle a souvent des mots hésitants, une démarche mal assurée, des pensées brumeuses « noires obscures » et des bouts de temps qui lui font défaut. Des soirées entières rayées de la carte mémoire, perdues quelque part à jamais dans les méandres du temps. Des gros bugs internes.
Erreur système.

Mais dans sa vie il n’y a pas de mode sans échec.

Lily. Elle a l’envie qui la bouffe. L’envie qui met KO, précipite plus bas que terre. L’arrière du crâne pris dans un étau, un vent intérieur froid et glacial qui picore ses membres, du matin au soir. Dès que ses pieds effleurent le sol jusqu’aux dernières lueurs du jour, elle est là qui la guette, tapie dans l’ombre. Aux aguets. Irrépressible. Incontrôlable. Imprévisible. Cette force titanesque, cet aimant à problèmes, cette maudite voix interne entêtante. Obsédante. Ce leitmotiv qui rend dingue, tape à la tête, martèle en gros boom boom au fond du cœur. Cette tentation qui consume, brûle tout, embrase le corps. Détruit les organes, à feu doux.
Ce foutu poison en vente libre à la supérette juste au coin de la rue. Ou dans n’importe quelle autre.

Depuis quand ? Depuis combien de temps ? Elle ne s’en souvient plus très bien. Peut-être depuis qu’il a foutu le camp, sans se retourner. Sans prévenir. Sans adieu. Sans éclats de voix. Sans bagarre, ultimatum, menaces, ni pleurs. Même pas de façon théâtrale ou extraordinaire. Sans assiette qui se brise en mille morceaux. Même pas comme dans les films ou les livres bonbons guimauves.
Juste comme ça.
Bêtement.
Lâchement.

Ou peut-être depuis qu’elle est seule dans ce boui-boui miteux de 30 m² neutre et terne. Sans jolis tissus qui encadrent ses fenêtres et isolent du brouhaha extérieur. Sans objets personnels qui habillent la pièce. Sans filet de sécurité. Sans tuteur ni guide. Et qu’elle ne pousse plus bien droit.

Lily. Elle n’a plus vraiment d’âge maintenant. Plus vraiment de présent. Plus vraiment de futur. Plus de lendemains qui chantent. Pas de piaillements d’oiseaux qui s’immiscent dans le creux de ses tympans au printemps. Pas de papillons qui emplissent son ventre, comme avant. Il lui reste juste la glace pilée, quelques relents d’éthanol brut. Et des bribes de ses rêves déchus, des promesses susurrées au creux des draps, celles qu’on ne tient jamais. Une bague en or bien planquée tout au fond d’un tiroir, depuis des jours, des jours qui se sont étirés, sont devenus des mois vides, parce qu’elle n’a jamais trouvé la force de la jeter.

Lily parfois elle doit se soutenir aux murs, se cogne contre la porte, a la gorge qui brûle.

La soif qui crie.

Avant, pourtant, elle avait l’esprit vif, des d’idées à revendre, de l’originalité à foison.
La folie et la fougue de ses 20 ans. La fibre artistique… Ses cahiers étaient noircis d’esquisses, de pattes de mouches, de phrases en vrac et de pépites créatives anonymes. Ses toiles étaient toutes accrochées à ses murs et ses pinceaux nonchalamment abandonnés sur les lames du parquet.

Lily. Elle avait de longues jambes terriblement gracieuses, des formes harmonieuses, des doigts de pianiste, des lèvres tagada, une voix délicieusement suave et des fesses en cœur.
Des bottines noires à talons qui résonnaient contre le sol du couloir de l’entrée de l’immeuble, une armoire si pleine de jupes fendues, de débardeurs de toutes les couleurs et de jeans en tout genre qu’elle menaçait de s’écrouler sous leur poids. Des rêves, des espoirs, des peurs, un quotidien. Des trajets en métro chiants et un but à atteindre. Des « Bonjour », des « Bonne journée », des « Ça va, beauté ? », des « Enchanté ! ».
Avant de l’être elle-même.

Des phrases et des rencontres qui ponctuaient ses journées, les nourrissaient, leur donnaient de la substance.
Tout ce qui permet d’exister.
Une normalité enveloppante, rassurante, douce et chaude comme ses caresses.
Ou presque.

Lily. Elle a fait tourner des têtes bien avant de faire tanguer la sienne.

Aujourd’hui, Lily a des bleus sur les genoux. Des taches de toutes les couleurs sur sa peau pâle. Un nuancier pastel tatoué sur les chairs.
Et surtout des dizaines de bouteilles vides qui s’accumulent partout sur le sol de sa cuisine.

En silence.

PRIX

Image de Hiver 2020

En compétition

245 VOIX

CLASSEMENT Très très court

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M. Iraje · il y a
Un vrai coup de cœur !
Et la poésie rend cette désespérance un peu plus … désespérée.

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Déborah Locatelli · il y a
Merci beaucoup, ça me touche... Belle journée.
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Michaël ARTVIC · il y a
C'est une histoire triste qui m'a beaucoup touchée. Je vote +5
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Déborah Locatelli · il y a
Merci beaucoup Artvic...
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JACB · il y a
Quel portrait poignant soutenu par une superbe écriture. Ce prénom qui m'a d'abord soufflé un petit air de la chanson de Pierre Perret..Et puis ces expressions "des lèvres tagada, des fesses en coeur", la justesse des mots percutants qui rendent le personnage tellement attachant. C'est un texte coup de poing qu'on ne peut oublier, bravo Déborah!*****
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Déborah Locatelli · il y a
Merci beaucoup JACB, c'est un commentaire qui me touche beaucoup...
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Hervé Poudat · il y a
Lili, elle a le cœur brisé, une déchirure existentielle, une plaie qui saigne. Mais par cette porte ouverte dans son cœur, il reviendra, l'Amour. Merci Déborah pour ce joli texte.*****
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-maitre-des-histoires

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Déborah Locatelli · il y a
Merci pour ce gentil commentaire...
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Emilie Issa · il y a
La triste histoire de Lily, racontée avec à la fois réalisme et poésie m'a beaucoup touchée
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Déborah Locatelli · il y a
Merci beaucoup Emilie...
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Wiame Diouane · il y a
Très beau texte, une histoire si triste, bravo!
Je vous invite à lire https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/un-meilleur-souvenir-2

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Déborah Locatelli · il y a
Merci Wiame..
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Keith Simmonds · il y a
Une belle plume pour cette histoire remplie de tristesse, Déborah ! Mon soutien ! Une invitation à venir découvrir les aventures de mon prince oublié dans “Conquêtes” ! Merci d’avance et bonne journée! https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/conquetes-1
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Déborah Locatelli · il y a
Merci Keith... Bonne journée.
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Mitch31 · il y a
Très beau texte. Des images sombres et percutantes d'une vie triste et percutée. Bravo. Mes voix
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Déborah Locatelli · il y a
Un grand merci pour ce gentil commentaire qui me touche... Belle journée.
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Dranem · il y a
C'est la vie, Lily : une soif de vie, un trop plein de vie, Lily au cœur des ténèbres ... elle attend la lumière... j'aurais envie de dire : heureux les fêlés , ils laissent passer la lumière...
Je suis également en lice dans ce GP avec "Le Gardien" : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-gardien-7

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Déborah Locatelli · il y a
Merci de vos lectures Dranem, à bientôt.
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Chantane · il y a
Triste histoire ....
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