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DANTE

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Dante

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Je m’appelle Dante mais ce n’est pas mon vrai nom.

Si je saisis ma véritable identité dans un moteur de recherche plusieurs réponses sont proposées : je suis plombier à Boves un village de la Somme (1364 habitants - 177 chômeurs) ; j’ai couru le semi-marathon de la Grande Motte dans l’Hérault en 2003 en 2 heures 1 minute et 36 secondes (ce qui m’a classé 966ème – pas terrible !) ; je me suis inscrit toujours en 2003 au concours de l’École Nationale de la Magistrature de Bordeaux mais je ne figure ni dans la liste des admissibles ni dans la liste des recalés ce qui signifie que je ne me suis pas présenté aux épreuves.

Hiver.
Je me tiens debout précisément devant l’entrée de l’hôpital Sainte Anne à Paris. C’est le plus grand centre de soins psychiatriques d’Europe. Ne pas en tirer de conclusions hâtives. Je suis grand, je me surveille. Jamais de vin le soir sinon je dors très mal.

Il y a une semaine j’ai reçu une convocation de la médecine du travail.

Depuis l’incident avec le petit garçon renversé je suis devenu invisible.
Plus d’amis. Plus de famille. Plus de travail. On m’a retiré toutes mes responsabilités.

J’habite rue Xaintrailles 75013 Paris. La seule rue en X de Paris. Un choix.
Pour le rendez-vous à l’hôpital prévoir un départ à pied à 18H06.
Arrivée rue Cabanis dans le 14ème à 18H24.
Feuille de route. Je compte mes pas.
Prendre la direction sud-ouest vers place Jeanne D’Arc (40 pas).
Tourner à gauche sur place Jeanne D’Arc (30 pas).
Tourner à gauche sur rue Jeanne d’Arc (25 pas).
Tourner à droite sur rue de Tolbiac (30 pas).
Arrivée rue de Tolbiac.
Prendre le bus 62 Porte de Saint-Cloud depuis Patay Tolbiac jusqu’à Glacière Tolbiac.
18H09-18H18 soit 9 minutes.
Les horaires indiqués sont susceptibles de variation.
Le rendez-vous est fixé à 19H.
Dans le bus elle ne me voit pas. J’observe assis derrière elle dans le bus. Sa nuque est en partie masquée par le col de son manteau.
Traversée de l’Avenue de Choisy toujours périlleuse. Un fleuve automobile. Piranhas d’acier. Dangereux. Quartier de la Butte aux Cailles. L’itinéraire piéton est fourni à titre indicatif. Ils insistent sur la notice à la RATP. Comme si quelqu’un allait porter plainte parce que le nombre de pas n’est pas juste !?
Aller jusqu’à Cabanis. 75014.
Prendre la direction nord sur l’avenue Reille (45 pas).
Tourner à gauche rue Cabanis (6 pas).
Arrivée rue Cabanis.

Quoi dire au médecin qui me recevra ? Je creuse mes souvenirs. J’en invente aussi (la chaise vide).

Tes grands-parents et les carrés de feutre sous les pieds (des patins) pour ne pas salir. Le couloir sombre dans l’entrée de leur appartement.
Que tu te lèves la nuit pour te laver les pieds. Qu’ensuite tu vas boire un verre d’eau à la cuisine les pieds encore un peu humides. Que ça laisse des traces. Qu’une fois tu as enfermé une mouche dans le réfrigérateur. Que ce matin tu as transvasé d’un récipient vers un autre les poissons rouges qui se sont laissés tomber jusqu’au fond puis glisser à gauche à droite ce qui leur a permis d’évaluer les limites de leur nouvel habitacle.
Que tu as un frère et que la dernière fois que tu l’as vu avec sa femme tu as été frappé par l’imitation qu’ils faisaient elle et lui de leurs parents : elle la tête penchée tout le temps et lui les yeux en l’air comme s’il implorait le ciel de leur apporter une solution (à quoi ?).
Que quand on appelle un fils en pleine nuit pour le suicide de son père, le fils doit partir sur le champ sans avoir le temps ne de se raser ni de pouvoir enfiler une chemise propre ce qui est presque aussi désagréable que ce que tu viens d’apprendre.
Qu’un homme dans la rue expliquait à un autre qu’il fallait s’habituer à se lever tôt parce que sinon... à force.
Que ton nouvel appartement conserve constamment les volets clos. Peu de meubles.
Dans le couloir désormais sont entreposées deux bicyclettes (deux alors que tu vis seul.)
Tu ne parleras pas de la femme rousse que tu as remarquée à la piscine hier.
Tu te tiens debout devant l’entrée de l’hôpital Sainte Anne à Paris. Tu attends toujours avant de traverser que le pictogramme piéton passe au vert. Il n’y a aucune voiture en vue mais pourtant tu attends.
J’ai fini par entrer. J’ai attendu un peu. L’heure du rendez-vous a été dépassée. Je n’aime pas les choses en retard. La secrétaire m’a expliqué que le médecin avait eu un empêchement. Que ce n’était pas grave. Que de toutes façons dans le protocole de soins que j’allais suivre il fallait d’abord remplir un questionnaire.
Je ne réponds rien. Aujourd’hui je suis lent, je suis très lent. C’est sans doute à cause de ma maladie. Personne ne me croit quand je dis que je suis malade même si je ne l’ai jamais dit à personne. Les autres doivent s’en douter. Et pourtant.
Tout de suite Les questions. Moi dans un coin de la salle d’attente vide je suis le dernier patient assis le questionnaire posé sur un vieux magazine. Je lis.
- Vous dormez habituellement sur le dos ou sur le ventre ?
- Vous êtes plutôt solitaire ?
- Vous cirez vos chaussures le soir avant de vous coucher ou plutôt le matin ?
- Vous avez déjà utilisé des stupéfiants ou des tranquillisants ?
- Vous avez déjà eu une expérience homosexuelle ?
- Vous aimiez vos parents ?
- Vous avez des manies, des perversions ?
- Vous ressentez parfois des pulsions que vous ne contrôlez pas ou alors avec difficulté ?
- Vous êtes végétarien ?
- Il existe des antécédents dans votre famille à part vous ?
- Des cas d’épilepsie ?
- Vous pouvez préciser votre niveau d’étude ?
- Vous avez peur de mourir ?

J’ai coché.
Dans les commentaires j’ai ajouté « l’envie d’une chose ou de quelqu’un et la peur de cette chose. En même temps. »
Vous auriez fait quoi à ma place ?
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Loodmer · il y a
Après l'angoisse de la chaise vide et M. Picard, une suite logique. Vos qq mots nous font ressentir profondément le désarroi de cet homme
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Dante · il y a
Merci loup de mer d'apprécier mes textes
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Adibro · il y a
Texte très fort en émotion.
On ressent toute la solitude et la souffrance.
Vraiment très beau

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Dante · il y a
Merci beaucoup. Ce texte fait suite à 1 La chaise vide 2 Monsieur Picard 3 Dante. Envore merci pour le commentaire et le vote
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Adibro · il y a
J'irais lire les autres
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Dante · il y a
Merci beaucoup pour le commentaire éclairant et pour le vote
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KOBR · il y a
Merci une fois encore d'avoir pris le temps de commenter aussi longuement et aussi pertinemment.
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Viviane Fournier · il y a
...je crois que j'aurais demandé qu'on ouvre la fenêtre et qu'on laisse l'air se poser partout ..trop parfois c'est trop dans une seule vie ..j'ai bien aimé vos fragments, vos instants de solitude et de vie égratignée par les sursauts des destins ...votre écriture le laisse passer avec une presque-angoisse et c'est fort
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Dante · il y a
Merci beaucoup pour ce soutien
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