Danser jusqu'au bout de la nuit

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J'ai attendu des années avant d'ouvrir cette boîte de Pandore d'où ne cessent de s'échapper mes histoires qui ne sont que la transfiguration de petits souvenirs épars. Que me restera-t-il après  [+]

Image de Été 2020

« La marchande des quatre saisons ». J’aime à penser qu’à une certaine époque c’est ainsi qu’on m’aurait appelée. De nos jours, on dit plutôt que je « fais les marchés ». Ça veut dire que je me lève à six heures du matin pour vendre des fruits et légumes par tous les temps, en toutes saisons. Ne croyez pas qu’il s’agit d’un joli petit marché provençal qui sent le thym et la lavande et où brillent des olives de toutes les couleurs. Je vends des chicons, des betteraves, des pommes de terre et des poireaux sur les places grisâtres des petites villes du Nord avec des maisons en brique rouge et des cheminées d’usine en toile de fond.

Le patron n’est pas méchant, mais il aime quand « ça carbure », quand les clients sont vite servis et qu’on arrive à brader les fonds de cagettes en fin de marché. Alors faut pas lui en vouloir s’il est toujours sur mon dos : « Louison, tu fais quoi là ? Range un peu les oignons. On les voit à peine là ». « Va encaisser la cliente là-bas. Ça fait dix minutes qu’elle attend ». L’air matinal se réchauffe à peine. Les ménagères déambulent au milieu des étals d’un air maussade. Comme d’habitude, le patron essaie de les égayer avec quelques plaisanteries grivoises : « Alors mesdames, il est pas beau mon poireau ce matin ? » Ça ne me fait même plus sourire. Parce que, moi, ça fait trois heures que je suis debout, et ce que j’aime, c’est pas le matin. C’est la nuit.

J’aime la nuit, son silence, son mystère, mais aussi les fêtes prolongées, les retours chez soi en silence et enfin, cet état merveilleux d’avoir été enchantée. J’envie ceux qui vivent la nuit et dorment le jour. J’aurais aimé être comme eux – les artistes, les originaux ou les baroudeurs – ceux qui commencent leur journée au soleil couchant. Le jour me heurte. Je n’aime pas la luminosité qui révèle la « mocheté » du monde, ses cicatrices, ses imperfections. La nuit, tout cela disparaît. Bien sûr il reste encore quelques lumières pour se repérer, mais tout est tellement moins agressif, tellement plus doux.

Si je ne devais pas aller travailler tous les jours au lever du jour, j’irais au théâtre pour vivre ces soirs miraculeux où les talents éclatent sur scène et les mots résonnent comme des perles en série…

― Louison ! Les laitues ! Fais la promo des laitues sinon on n’arrivera jamais à tout vendre. Trois pour le prix de deux à partir de maintenant !

La voix tonitruante du patron me fait redescendre au milieu des légumes. Je vois ses grosses mains rouges et boursouflées arranger les carottes et les navets. Un jour, j’aurai les mêmes mains gercées à force de manipuler les légumes dans le froid, couper les fanes avec mes ongles et gratouiller les tubercules pour faire tomber la terre. Alors que moi, j’aime danser.

Après le théâtre, je trouverais un bar aux fauteuils rouges où l’on propose des cocktails de toutes les couleurs. Là, observant mes voisins, je devine leur vie, leur lien avec la personne d’à côté, j’essaie d’interpréter leur silence, de lire dans leurs regards curieux ou amoureux. La musique est discrète. Seuls les serveurs font du bruit en installant les verres sur les tables. Je me fonds dans mon entourage sans urgence, ni implication.

― Allez, allez, allez ! On s’approche mes p’tites dames. Il fait pas chaud ce matin, y a tout pour faire une bonne soupe pas chère ici. On s’approche ! On choisit !

Si le patron s’énerve, c’est que le marché touche à sa fin. Je vais bientôt rentrer chez moi. J’ai les pieds gelés, les jambes lourdes et les reins brisés, mais ce n’est pas d’avoir dansé. En arrivant, je vais manger quelque chose vite fait et aller m’allonger pour une petite sieste. Je dormirai peut-être un peu sans l’enchantement de la nuit. Puis je traînerai et j’irai me coucher pas trop tard « pour être en forme le lendemain ». Conseil du patron !

Alors, quand je m’allonge sur mon lit, je pense qu’il serait encore temps d’aller dans un autre endroit. Un endroit plein de bruit cette fois. Une « boîte » où l’on danse de vraies danses… à deux. Toi, mon amoureux, tu m’inviteras bien sûr et on ne se dira rien. Tu auras les mêmes goûts que moi, le boléro, le mambo, la salsa cubaine… Je te suivrai sans effort, car ces danses-là me sont faciles. J’ai ce don : il me suffit d’observer longuement les danseurs, leurs jambes, leurs mouvements, leurs pas accordés au rythme de la musique et je peux les imiter. Maladroitement au début, bien sûr. La musique reprendra : les hanches, les pieds, tout suivra. Buvons un rhum coca et repartons. À un moment, j’arrêterai, aux limites de mon énergie. Je prendrai mes affaires et rentrerai chez moi. La nuit m’accueille et ralentit mes sens. Les sons, les lumières m’ont étourdie. Je retrouve un pas normal, mais mes muscles gardent encore l’empreinte de la sensualité d’avant. Dans la rue, je croise des personnes qui vivent aussi dans le moment passé et s’y plaisent.

Je m’endors. Je glisse progressivement dans le cocon de la nuit. Je sais qu’au réveil, j’aurai un choc. Il commencera à faire jour. La réalité frappera de nouveau à ma porte : soucis et tâches quotidiennes. Et que le matin soit radieux ou tout en grisaille et menaçant de pluie, je devrai être à l’heure. Parce que le patron, lui, le matin, il « pète la forme ! »

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Les Histoires de RAC · il y a
Une belle tranche de vie bien campée avec un rêve comme idéal, qui fait avancer... très sympa ♫
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jc jr · il y a
Belle opposition entre une rêverie nocturne et un quotidien difficile. Mais je suis sûr que Louison trouvera une passerelle entre les deux.
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Zouzou Zouzou · il y a
J'aime l'ambiance des marchés... mais je suis du bon côté !
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Randolph B. · il y a
Pas toujours facile, la vie...
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Long John Loodmer · il y a
Faut pas réver
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Paul Royaux · il y a
Beau ressassement!
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Paul Thery · il y a
On peut vendre des chicons et danser le charleston, ce n'est pas incompatible !
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Joan · il y a
La vie qu'on mène et la vie rêvée... j'ai trouvé cela tres bien exprimé dans cette nouvelle. Vous avez une jolie plume.
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Fred Panassac · il y a
Joli récit contrasté, bien mené et qui fait toucher du doigt sans grandiloquence la frustration de cette jeune femme privée de plaisirs simples comme la danse ou le théâtre.
Un bon texte de type « société » et bien écrit.

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Anne Pampouille · il y a
Toujours aussi sensible.

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