Danse macabre

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Jeune parisien. "C’est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui."  [+]

Image de Été 2020

« Le branle universel de la danse macabre
Vous entraîne en des lieux qui ne sont pas connus ! »
Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal (1857)

J’errais depuis 3 semaines à travers les plaines andalouses quand je fis halte à Ronda, petite ville perchée en haut d’une falaise qui tombe à pic. C’est là que j’eus vent d’un fait étrange survenu un an plus tôt.

Au cours du mois de juillet de cette année-là, le cimetière fut l’objet d’une série de pillages. Chaque jour, on retrouva des tombes ouvertes, dépourvues de leurs gisements. Le mystère prit une telle ampleur que toute la province ne parlait plus que du pilleur anonyme. Le maire fit alors monter la garde, mais toutes les tombes furent bientôt profanées.

Tout le monde se connaissait à Ronda et la méfiance gagna toute la population. Plus personne ne s’adressait la parole, le pilleur était parmi eux.

C’est alors que l’on révéla l’identité du pilleur. C’était l’artiste de la ville, un être solitaire qui vivait à l’écart. La colère était telle que les habitants voulurent le jeter de la falaise et c’est ce qu’ils firent. L’artiste resta stoïque, le regard tourné vers le ciel, il accepta son destin. Il posa un dernier regard sur le maire, qui ne s’interposa guère, et la foule le poussa dans le vide. L’abîme était tel que l’on distinguait à peine le corps en contrebas.

L’un des citoyens ne prit pas part à la tuerie et courut à l’atelier de l’artiste. Il avait plus à cœur de retrouver les ossements de sa mère, décédée l’été dernier. Il pénétra dans une pièce haute de plafond où il assista à la scène la plus troublante de sa vie. Devant lui se tenaient les squelettes volés au cimetière. Ils semblaient animés d’un second souffle car ils avaient été mis en scène de manière à rappeler celles et ceux qui étaient partis. La petite Angéline qui jouait à terre avec ses jouets, écrasée deux ans plus tôt. Le vieux musicien avec son pipo à la main, décédé. La crémière, madame Rossillo, avec un pot plein de beurre à portée de main. L’ancien maire, M. Ernandez avec son chapeau et sa canne. Et tant de gens encore que l’artiste faisait revenir d’entre les morts.

Le citoyen dut s’asseoir sous l’effet de l’émotion. Sa mère se tenait là, sur une chaise. Il la reconnut à l’écharpe rouge.

Les portes de l’atelier s’entrouvrirent, grincèrent et finirent par s’ouvrir entièrement. Le maire, suivi par des dizaines de personnes, tous frappés de mutisme, entrèrent dans l’atelier. Certains fondirent en larmes, d’autres furent plongés dans la perplexité la plus totale. La plupart furent saisis par l’horreur dès lors qu’ils reconnurent un proche ou un ami.

Quel avait bien pu être le but de l’artiste ? C’est la question que se posèrent le maire et les quelques-uns qui étaient encore capables de raisonner en cet instant.

Lentement, un vieil homme s’avança sur la scène. Protagoniste du souvenir, il contemplait la mort en action. Il restait immobile, objet à toutes les expectatives. On se demandait ce qu’il allait faire. Il se posa devant un squelette familier et le prit à bras le corps. Il alla vers la sortie et tous s’écartèrent pour le laisser reconduire les ossements dans leur fosse. Les uns après les autres, les citoyens récupérèrent les restes d’un père, d’un frère ou d’un ami. Dehors, sous le soleil laiteux, une file de gens allait en direction du cimetière, un squelette sur l’épaule, la mine grave et le regard baissé, endeuillé à nouveau. Le voyageur ou le touriste qui aurait assisté à la scène se serait essuyé les yeux avant d’admettre qu’il n’était pas sous l’emprise d’un hallucinogène.

Je ne crus pas à cette histoire, mais ce jour-là un photographe était dans les rangs des badauds. J’ai vu l’une de ses photos. J’appris aussi que ce photographe, dont les clichés étaient bien plus que des preuves du drame, n’était autre que le frère de l’artiste.

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ALYAE B.S · il y a
j'ai bcp aimé l'histoire; je vote et m'abonne ;)
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Arthur Barrie · il y a
Merci beaucoup pour ce soutien
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Postérité peut-être ? mon vote
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Fred Panassac · il y a
Une idée qui évoque les danses macabres peintes sur les murs des églises. Texte bien mené, histoire magnifiée par le décor impressionnant de la ville andalouse de Ronda et ses falaises abruptes.
La fureur des villageois, compréhensible, et leur vengeance, prennent un tour fantastique et la fin comme tout le texte ne manque pas d’émotions et de force.

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Paul Marie · il y a
un des meilleurs TTC du moment, bravo !
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Fabienne Maillebuau · il y a
histoire fantastique bien menée, peut-être tirée de la réalité, mon vote, je vous invite sur https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-son-dune-voix, merci, Arthur!
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Mireille Bosq · il y a
Un "artiste" a, il y a quelques années, remporté un horrible succès en traitant de vrais morts humains par une technique qu'il a baptisée "plastination". Le réalité dépasse toujours la fiction.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Troublant . Un artiste qui avait besoin de "figurer" ses oeuvres !
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Keith Simmonds · il y a
Mon soutien pour ce beau texte si bien mené, Arthur ! Une invitation à découvrir “Dépaysement au Royaume des Animaux” qui est également en compétition pour le Prix Short Paysages – Isère 2020. Merci d’avance !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/depaysement-au-royaume-des-animaux

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JD Valentine · il y a
Un texte original et bien mené. Baudelaire aurait été conquis par cette danse macabre.
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Fredo la douleur · il y a
Une texte à l'ossature impeccable ! La vision d'un artiste...fantasque et rongé ^^
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Roxane Soixante-treize · il y a
Un TTC qui tient en haleine jusqu'à la chute. L'écriture élégante offre un contraste saisissant avec l'histoire assez horrifiante. Très réussi . Bravo !
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Arthur Barrie · il y a
Merci pour ce commentaire
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