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Dans tes yeux, mon ange

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Isabelle Lambin

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Je me réveille en sursaut. Une angoisse précordiale m’agresse sans raison, à m’en couper le souffle. Je me raccroche à mon environnement espérant y trouver un peu de quiétude. Autour de moi, tout est calme. Le jour filtre à peine derrière les volets entrebâillés. Un coup d’œil sur l’écran lumineux du réveil m’indique qu’il est presque six heures. Je frissonne un peu. Des milliers de gouttelettes recouvrent mon corps. Une sueur froide a dû me tremper toute entière. J’entends, juste à côté de moi, la respiration lente de Marc. Mon mari dort sereinement. Je me concentre sur ses inspirations et ses expirations calmes et profondes. Je m’efforce d’en prendre le rythme afin que l’anhélation qui m’accable s’éloigne. Je me love contre Marc. Mon dos absorbe la chaleur rassurante de mon mari. Apaisée, je me retourne doucement afin de ne pas le réveiller et l’observe. Mon agitation ne l’a pas perturbé. Il dort du sommeil du juste. Je me blottis tout contre lui, repliant mes bras contre son torse. Je sens sous mes mains sa poitrine se soulever avec régularité. Sous mes doigts, je perçois son cœur qui bat dans un mouvement perpétuel. La vie m’a toujours semblé si incroyable, si fragile. Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été fascinée par elle. Haute comme trois pommes, je tarabustais déjà ma mère de questions sur son origine. Je voulais tout comprendre d’elle. Aujourd’hui encore, bien des années plus tard, je reste éblouie par le miracle de la vie. Elle tient à si peu lorsqu’on y pense vraiment. Elle ne repose pas sur grand-chose, finalement. Juste un cœur, un cœur qui bat. Et pourtant, aussi vulnérable soit-elle, la vie n’est-elle pas toute puissante ? Elle doit l’être pour avoir pu éclore un jour. C’est en ça qu’elle est belle et fabuleuse. Elle est, pour moi, le plus grand et le plus beau des mystères.

Doucement, je remonte ma main gauche pour venir effleurer la joue de mon mari. Puis lentement, je dépose un baiser léger comme une plume sur ses lèvres.
− Je t’aime, me murmure Marc.
− Excuse-moi, mon ange, je ne voulais pas te réveiller.
− Tu sais bien qu’être éveillé par tes baisers ne m’a jamais dérangé, répond-il tout en laissant planer sur moi un regard ensommeillé mais tendre.
Marc m’entoure de ses bras puis approche son visage du mien. Je ferme les yeux pour mieux profiter de l’instant. Je sens son souffle tiède caresser ma bouche puis ses lèvres, sa langue. À son contact, l’angoisse me pétrifie. Une angoisse violente, atroce. Je n’ai qu’une envie, me débattre afin de quitter l’étreinte de ce corps qui soudain me terrorise. Je veux m’enfuir au plus vite dans un hurlement de bête affolée. Mais, je n'en fais rien. Ma peur est tellement incohérente que je refuse de l’écouter. Celle-ci subsiste pourtant, s’accrochant farouchement à ma chair. Chacun de mes muscles se tétanise. Mon rythme cardiaque s’emballe. Mon estomac se tord. Marc s’est visiblement rendu compte de quelque chose, car il se recule et me dévisage. « Je ne pensais pas être capable, après d’aussi longues années, de te faire encore autant d’effet. » commence-t-il, facétieux. Sa voix devient ensuite plus sérieuse. « Ça ne va pas ? » poursuit-il, subitement inquiet. Aucun son ne sort de ma bouche. Les yeux exorbités, j’observe l’homme qui partage mon lit. Une quantité impressionnante d'alarmes hurlent en moi pendant que des gyrophares rouges tournent furieusement dans ma tête. Mon cerveau s’affole. Des propos angoissants assiègent mes pensées. « Ce n’est pas ton mari ! Prends garde ! Tu es en danger ! » Ces phrases tournent en boucle dans mon esprit, encore et encore. Je ne comprends pas d’où me vient cette peur panique. Je n’ai jamais craint mon mari, jamais eu de raison de le faire. Pourtant, contre toute logique, je sens que quelque chose ne va pas. Je sais que mes pensées sont folles, mais elles sont si tenaces que je ne peux les ignorer. Je me dois pourtant de rassurer Marc. Je chercherai à donner un sens à mon angoisse après.
− Je viens de réaliser que j’ai oublié la lessive dans la machine hier soir.
Ma voix est chevrotante et mal assurée.
− Pas de quoi te mettre dans un état pareil, Ayala.
− Je sais, c’est ridicule. Tu sais bien qu’il m’arrive parfois d’avoir des réactions disproportionnées.
A-t-il gobé cette explication tirée par les cheveux ? Je scrute son visage. Lorsque mes yeux rencontrent les siens, je comprends pourquoi la panique m’a submergée. Je n’en avais pas pris conscience immédiatement, mais les yeux de mon mari ont perdu leur couleur. De bleu, ils sont passés à un noir des plus sombres. Je n’hallucine pas. Le jour est maintenant levé. Le soleil commence à se glisser à travers les volets entrouverts. Il fait suffisamment clair dans la pièce pour que les teintes aient cessé de se fondre dans un gris monochrome. Ces yeux ne sont pas ceux de mon mari !

Voilà que Marc se glisse sur moi. Son corps m’écrase de tout son poids, me broie. Il est lourd, effroyablement lourd, bien plus que ne l’est Marc. C’est comme si son enveloppe corporelle était remplie de plomb. Je sens mon corps s’enfoncer inexorablement dans le matelas. Pétrifiée de peur, je ne parviens pas à réagir. Un craquement sec me sort de ma statufication. Le sommier à lattes vient de céder. Je hurle en cherchant à m’extraire de l’emprise de cette chose qui a dû prendre l’apparence de mon mari. Celle-ci m’agrippe sauvagement les poignets. Le visage de Marc est désormais méconnaissable, déformé par la haine. Terrifiée, je vois la noirceur s’étaler dans ses yeux jusqu’à en occuper l’entièreté des globes. Telle une encre, le liquide coule et se répand sous sa peau qui se marbre avant de prendre une teinte cendreuse. Dans un souffle rauque, la chose ouvre une bouche immense d’où s’échappe une brume ténébreuse et épaisse. Celle-ci s’élève au-dessus de nous et envahit rapidement la totalité de la chambre. Ce brouillard est tellement dense que la lumière du jour ne parvient pas à la traverser. Je suis plongée dans une pénombre angoissante. Le plafond de la pièce, les murs, l’air, tout est devenu d’une sombreur mouvante. La chose referme lentement la bouche dans un craquement de mâchoire puis avance sa tête vers moi. Son regard noir, mi-satisfait, mi-amusé me transperce. Je cesse de crier et de me débattre. J’observe ce qui se passe autour de moi, espérant trouver une issue de secours. Un vent fort s’est levé et balaie le brouillard en tous sens. Brusquement, la brume se comprime en une grosse boule sombre. Elle se suspend un instant dans les airs puis se jette sur moi. Je réalise que la chose n’est qu’un homme de main. Le véritable danger vient du nuage noir. Il a la violence d’une vague en pleine tempête. Il monte brutalement le long de mon corps. Au passage, il me recouvre d’une vapeur glaciale. La chose, elle, n’a pas bougé. Elle attend, patiemment. La brume déferle sur mon visage. Elle m’écrase violemment le nez et la bouche. Impossible de respirer. C’est comme si j’avais un sac plastique noir plaqué sur le visage. La brume poursuit son invasion. Elle pénètre dans mes narines, mes oreilles, ma bouche. J’étouffe !

Je me réveille en sursaut. Une angoisse précordiale m’agresse sans raison, à m’en couper le souffle. Je me raccroche à mon environnement espérant y trouver un peu de quiétude. Autour de moi, tout est calme. Le jour filtre à peine derrière les volets entrebâillés. Un coup d’œil sur l’écran lumineux du réveil m’indique qu’il est presque six heures. Je frissonne un peu. Des milliers de gouttelettes recouvrent mon corps. Une sueur froide a dû me tremper toute entière...

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Ambre Godin Sagi · il y a
Entre folie et fantaisie, il est possible de choisir. En tant que lecteur, j’aime cette liberté. Un texte efficace. Merci
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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Dessine moi un mouton · il y a
j'ai beaucoup aimé, bravo
je suis aussi dans la compétition

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Ratiba Nasri · il y a
Un texte qui démarre doucement et qui nous emporte tendrement, puis le danger arrive subitement et nous entraîne vers une brume enveloppante, destructrice...
Merci Isabelle pour ce récit fort, original et bien construit. A bientôt !

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Isabelle Lambin · il y a
Merci Ratiba. A bientôt :o)
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Ratiba Nasri · il y a
Avec plaisir :-)
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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...

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Francine Lambert · il y a
Eh bien Isabelle je croyais avoir déjà voté et il s'avère que non, c'est réparé ! Voilà de quoi passer une nuit blanche, je me réjouis de vous relire dans l'après-midi ! La montée de l'angoisse est décrite avec une telle maîtrise que j'en ai frissonné . . .brrrrrr ! Un récit effrayant à souhait ! A bientôt !
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Isabelle Lambin · il y a
Merci Francine ! :o)
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Bernard Boutin · il y a
Ciel mon mari ... n'est pas mon mari !
Glaçant !
Bravo Isabelle !

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Isabelle Lambin · il y a
Lol !
Merci Bernard :o)

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François Duvernois · il y a
Très belle construction qui se boucle sur elle-même. Histoire très angoissante, le thème de la brume a été utilisé de manière originale.
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Isabelle Lambin · il y a
Merci François :o)
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Jean Jouteur · il y a
Aïe ! La boucle temporelle ! Le jour sans fin… Pas facile d’être coincée dans une telle situation ! Bon, je m’efforcerai de ne pas céder à une quelconque envie d’analyser. Le récit laisse assez d’espace pour laisser chacun imaginer son explication, qu’elle soit rationnelle ou pas. Et le savoir-faire réside en-là, proposer sans jamais imposer. Aborder des contours, sans réellement les montrer… Tout est noyé de brume, celle de notre inconscient… La véritable angoisse se résume à ne pas savoir !
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Isabelle Lambin · il y a
C'est courageux de ta part de ne pas céder à l'envie d'analyser ce texte. Ok, Ok, je te taquine un peu, je le reconnais bien volontiers. On peut vraiment lire quelque chose sans chercher à lui donner un sens ? Si ce récit propose sans imposer, peut-être est-il également raisonnable d'interpréter sans certitude. Ne comprend-on pas l'autre en partant de nous, de notre propre fonctionnement, de nos expériences ? Même si dans les grands lignes, nous fonctionnons tous un peu pareil, chaque individu reste différent. Je ne pense pas qu'il y ait une mais des vérités. Je pense également que certains individus ont plus de facilités à accéder à leur inconscient que d'autre. Il en pense quoi monsieur le psy ?
Merci pour tes votes et ton commentaire :o)

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Jean Jouteur · il y a
Ton commentaire aborde un vivier de thèmes passionnants sur lesquels je réfléchis beaucoup. Long et riche pourrait être le débat. (Je ne suis pas psy, je suis thérapeute systémique)
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Isabelle Lambin · il y a
Ah chouette, on aime s'interroger sur le même genre de thèmes alors. Alors dis-moi, que penses-tu de ma p'tite réflexion ?
Mais si, mais si voyons, tu es psyquelquechose;o) Ne me dis pas que tu l'avais oublié ? ;o)

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Jean Jouteur · il y a
OK dame Isabelle. Donc, Il est vrai que pendant vingt ans, en tant que psychosociologue/comédien, j’ai étudié les comportements à risques, dont les addictions, formulant des suppositions afin de créer des outils de prévention. Aujourd’hui, pour résumer, je m’attache à percevoir mes propres présupposés. Autrement dit, je pense que tant que l’on n’a pas réellement pris conscience à quel point nos propres représentations conditionnent nos façons de voir ou de recevoir les choses, et aussi les autres, nous restons bloqués dans une seule vision du monde possible et, ne parvenant pas à changer la nôtre, nous sommes incapables de comprendre les autres. C’est le blocage dans une seule façon de voir les choses qui explique que l’on construit sur ce que l’on présume vrai, mais qui finalement n’est que simple hypothèse. :)
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Isabelle Lambin · il y a
Je pense comme vous qu'il faut être capable d'ouverture d'esprit pour vraiment comprendre l'autre. Il est nécessaire de savoir se mettre à la place de l'autre pour changer notre regard ou tout au moins élargir notre angle de vue. J'aime beaucoup voir le monde à travers le ressenti et les perceptions des autres. Je trouve cela tellement enrichissant. Il doit exister autant de vérités que d'individus. Chaque être humain étant différent, chaque personne doit avoir une façon différente d'appréhender le monde et de le percevoir. Je pense également que même en ayant une grande empathie, il est impossible de comprendre totalement l'autre. De même, il doit être difficile de ce connaître totalement. Ce sont les événements auxquels nous sommes confrontés qui nous permettent de nous découvrir un peu à la fois. Une chose dommageable à l'épanouissement des individus, ce sont les cases dans lesquelles notre société cherche à nous mettre. Je trouve ce mode de comportement très réducteur et néfaste à l'épanouissement personnel.
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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote.
Je suis aussi en compétition :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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