3
min

Dans les brumes martiennes

137 lectures

79

C'en est fini, coincé dans sa capsule de survie il rumine de sombres pensées en mâchonnant la dernière racine d'endive arrachée dans la serre biologique. La production de fruits et légumes, sensée nourrir tous les membres de l'expédition, achève de pourrir dans une atmosphère fétide et saturée de gaz carbonique. Une lumière blafarde tombe du dôme en polycarbonate. De légers bancs de brouillards sulfurés descendent des collines rouges qui entourent la base vie. Le soleil, énorme, plonge sous l'horizon martien dans une apothéose de brumes aux couleurs roses violacées, mais il n'a plus le cœur à la contemplation.

Il l'avait voulu cette mission, il s'était battu comme un lion. Physiquement au top, un mental d'acier, fort de ses trois séjours dans l'espace et de ses quinze sorties extravéhiculaires, il avait damé le pion à tous ses concurrents et figurait parmi les huit personnes retenues : L'élite des astronautes, les heureux élus pour la première exploration de la planète Mars, quatre hommes et quatre femmes.

Pendant deux ans ils suivirent un entrainement intensif. L'équipe devait être parfaitement au point pour un si long voyage. Les coachs usèrent de toutes les ficelles de la psychologie pour souder l'équipe. Chacun excellait dans son domaine de compétence et la dynamique de groupe fut poussée à son paroxysme. Finalement, avec le recul, c'est bien là qu'était la faille. Les coachs, tous spécialistes qu'ils étaient, avaient oubliés certains aspects de la nature humaine. Interagir et s'infuencer mutuellement, faire preuve d'autorité, l'interdépendance des processus psychiques et psychologiques du groupe avait fonctionné à merveille, trop bien peut être... Une fois sur Mars, quand la base vie fut achevée, ils se rendirent compte des énormes diffcultés à vivre sous atmosphère artificielle et quand les plantes de la serre commencèrent à se décomposer, libérant trop de gaz carbonique, ils durent vivre sous scaphandres en permanence. Dialogues diffciles, absence de contacts physiques, relations affectives inexistantes...Ils avaient tous craqué au bout de six mois. Entraide, réciprocité, altruisme devaient être sans doute des valeurs purement terrestres, car la folie s'empara d'eux et leurs esprits ténébreux plongèrent l'équipe dans la confusion la plus totale.

Il respire péniblement. L'angoisse du non retour l'a envahi depuis que le module qui devait les ramener sur la station orbitale s'est écrasé sur le mont Olympus avec quatre collègues à bord. Il ne sait pas où sont les autres, tous morts peut être. Il s'est réfugié dans la serre, seul lieu qui évoque encore un peu le monde perdu. Il se rend compte enfin à quel point la Terre lui manque. Gaïa la planète mère. Comment furent-ils assez fous pour croire qu'on pouvait vivre loin d'elle. Tous ces ingénieurs, techniciens, scientifques, politiques, financiers avaient fait preuve d'une suffisance, d'un orgueil et d'une prétention sans borne.
Comment pouvait-on imaginer vivre ailleurs que sur Terre. Nous sommes les enfants de la planète bleue. Voyager dans l'espace c'est changer de temps, de biotope, c'est perdre un équilibre propre à la planète qui nous a enfantés. Ils avaient perdu une grande part de leur humanité.

Il est prostré dans la serre, le regard fixe. Depuis peu des moisissures se sont développées, filandreuses et volatiles elles s’immiscent dans les joints du dôme. L'humus reconstitué par la décomposition des végétaux feurit de couleurs mauves et grises, la raréfaction de l'oxygène a favorisé la croissance de cellules anaérobiques. Celles-ci s'invitent partout, sa combinaison spatiale est couverte d'une poussière moisie et grumeleuse. Les plants de salade ont pourri et sèchent sur pieds. Un kiwi tentaculaire déploie ses branches comme un supplicié à travers la serre, ses fruits putrides pendent mollement dans l'air immobile et fétide de ce jardin avorté.

La nuit tombe. Lui qui pensait être parvenu à l'apogée de son existence, la réussite de cette expédition sur la planète Mars en aurait été la consécration. Il avait porté cette mission avec toute son énergie, à tel point qu'il avait été nommé chef de mission pendant le long voyage vers Mars en remplacement du titulaire victime d'un burn-out. Il avait alors conduit le vaisseau et ses passagers d'une main de maître. Boosté par son ego, il avait conquis la planète rouge avec l’étoffe des héros. A l'époque, les médias terrestres avaient fait de lui un surhomme. Las! L'ambition et l'arrivisme n'ont jamais fait bon ménage avec la sagesse.

Il fixe d'un oeil torve le fond de la serre. Dans la pénombre il aperçoit un petit tubercule vert vif qui tranche sur les moisissures qui tapissent le sol. C'est une petite pomme de reinette qui n'est pas encore tombée de son arbre décharné. Alors, du fin fond de son esprit embrumé d'astronaute moribond, lui revient soudain le goût si particulier de la pomme de reinette, acidulé et sucré. Au moment où s’affiche « game over » il arrache son casque de réalité virtuelle après dix heures de jeux non stop et se précipite sur la corbeille de fruits.

PRIX

Image de 2017

Thèmes

Image de Très Très Court
79

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Antoine Finck
Antoine Finck · il y a
Une bonne pomme ce cosmonaute ;-)
·
Image de Richard Laurence
Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

·
Image de Gérard Jacquemin
Gérard Jacquemin · il y a
Entièrement d'accord.
·
Image de Gérard Jacquemin
Gérard Jacquemin · il y a
Deuxième chute. Initialement j'avais écrit la chute de l'histoire comme ceci: " ...lui revient un souvenir de jeunesse sur les bancs de l'université, une vision, comme une hallucination sonore. Il entend alors ce vieux professeur illustrant son cours par ces mots d'Henri Michaux: "Quoiqu'il arrive, ne te laisse jamais aller- faute suprême- à te croire maître, même pas maître à mal penser. Il te reste beaucoup à faire, énormément, presque tout. La mort cueillera un fruit encore vert.""
·
Image de Béatrice Gloda
Béatrice Gloda · il y a
Chute réussie (pour moi en tt cas !) ; pas gamer mais j'aime bien !
·
Image de Gérard Jacquemin
Gérard Jacquemin · il y a
Merci
·
Image de Richard Laurence
Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...
Tous mes vœux pour cette nouvelle année !

·
Image de Yann Olivier
Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote.
Je suis aussi en compétition :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

·
Image de Domi Delpont
Domi Delpont · il y a
Bravo Gerard!! Ce potager m'a angoissée jusqu'aux dernières lignes...lianes je devrais dire. Quelle surprise lorsqu'il ôte son masque: fin du cauchemard!
Je pense qu'il n'a pas gagné à ce jeu!!!!!!!!

·
Image de Ghislaine Barthélémy
Ghislaine Barthélémy · il y a
Ouf, heureusement, ce n'était qu'un jeu ! Mais 10 h, ça fait quand même beaucoup pour garder les pieds "sur terre" Mon vote
·
Image de Gérard Jacquemin
Gérard Jacquemin · il y a
Il fait parti des gamers accros qui oublient souvent les plaisirs terrestres
Merci pour le vote

·
Image de Ludo Laplume
Ludo Laplume · il y a
Un angle de chute qui réamorce l'expédition martienne. En tant que lecteur, en tant que gamer, c'était un plaisir.
·
Image de Gérard Jacquemin
Gérard Jacquemin · il y a
Merci.
·
Image de JP Georges
JP Georges · il y a
toujours de bonnes chutes !
·
Image de Gérard Jacquemin
Gérard Jacquemin · il y a
Merci fidèle lectrice
·