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Trente Mai

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Le camion avance par soubresauts et s’insère dans la file ininterrompue des Berliet. Dès la sortie de la ville, le pavé cède la place à la route pierreuse et les cahots s’accentuent. Entre deux véhicules, des gars sur les côtés lancent à la hâte des pelletées de cailloux pour boucher les trous de la voie que les roues pleines des véhicules reforment aussitôt. Assis à l’arrière sur nos bancs de bois, nous sommes terriblement secoués.

Il pleut à verse de la neige fondue et je suis épuisé. Mes camarades de la classe 17, tous du pays, somnolent en se servant de leur Lebel comme d’une longue canne. J’essaie d’en faire autant, mais trop de pensées encombrent mon esprit.
Cela fait deux jours que j’ai dit adieu à mes proches, dans mon patelin de Gascogne. J’ai laissé ma tendre Jeanne le cœur serré, en confiant le soin à mon frère aîné désormais invalide de veiller sur elle et notre petit Félix. « C’est votre tour », avait dit d’un ton résigné le sergent instructeur en distribuant les feuilles de route, et puis il avait ajouté « profitez bien de ces quelques jours de permission, les gars, vous avez besoin de prendre des forces ». « Et du courage », avait-il lâché à voix basse, moitié pour nous, moitié pour lui, avant de tourner les talons. Le voyage, qui nous a fait arriver tôt ce matin par le train à la gare de Baudonvilliers, a duré une éternité. Une éternité que j’aurais bien prolongée davantage encore, même si nous avons été bringuebalés de train en train avec d’interminables périodes d’attente dans des gares perdues au milieu de nulle part, où l’on ajoutait aux nombreux convois d’autres voitures avec d’autres gars serrés dedans.
Sitôt descendus sur le quai, nous avons dû nous mettre en marche sur la route, à pied avec notre paquetage, jusqu’à Bar-le-Duc : il suffisait de suivre la file des hommes en bleu horizon.
Nous nous sommes arrêtés dans ce drôle d’endroit encombré d’un nombre incalculable de camions gris, tous semblables, dans lesquels nous avons embarqué en début d’après-midi, trempés, éreintés, inquiets. Apeurés, même, du moins c’est ce que j’ai commencé à ressentir car on nous a dit qu’au bout de la voie, nous serions arrivés.

Maintenant, le camion a pris sa vitesse de croisière, lente et monotone sur la route sinueuse. Il est comme un anneau d’un long serpent sans tête et sans queue. Personne ne parle, les voix seraient de toute manière masquées par le bruit des moteurs, les grincements des mécaniques et le cri continu de cette bête immense.
J’arrive à regarder dehors par une jointure décousue de la bâche qui nous protège de l’eau mais pas du froid humide. Je n’imaginais pas que le ciel puisse avoir cette couleur de plomb. Les champs abandonnés que nous longeons depuis deux heures sont lugubres, on voit bien que rien n’y est plus cultivé. Par endroit, un camion git dans le fossé où on l’a poussé : il ne faut pas gêner notre reptation. Le funèbre cortège avance inexorablement. En sens inverse, les camions portent une croix rouge sur les bâches qui masquent leur chargement. Mais je devine, sans pouvoir les entendre, les râles et les gémissements.
Nous traversons un village. Le panneau à l’entrée indique Lemmes. Nous croisons un petit chemin de fer. Il n’y a aucun doute qu’il vient de là où nous allons : c’est la direction suivie par le convoi, et puis les wagons portent les mêmes croix rouges. Ils sont aussi nombreux que les camions. Je suis une petite goutte dans une noria de chair et de sang.

Et de feu. Plus nous avançons, plus le ciel, devenu noir avec la fin de ce jour d’automne, s’embrase par intermittence. Des éclairs diffus illuminent l’horizon comme une lampe éclaire la tempête de sa flamme vacillante. De lourds silences précèdent l’arrivée des grondements qui leur font écho. Et bientôt, tout le bruit du convoi se trouve couvert par un fracas terrifiant. La nuit disparaît presque dans des lumières d’apocalypse. C’est un incessant roulement de tonnerre qui forme une fausse aurore, rougeoyante et glacée.
Le camion s’arrête – avec brusquerie, on nous hâte d’en descendre – puis il reprend sa place dans la file. Je sais maintenant qu’il fera une halte un peu plus loin pour prendre son chargement de retour. Depuis ce matin, mes camarades et moi n’avons échangé presque aucun mot. Nous avançons avec peine. Notre barda charrie désormais un fardeau autrement plus lourd que quelques effets militaires : la mort et sa sœur maudite la peur. L’air en est tout imprégné et j’ose à peine respirer.
Dans un français que je comprends mal, des adjudants nous dirigent vers nos unités. Ils éructent leurs ordres plus qu’ils ne les lancent, leur regard dénué d’humanité semble dire qu’eux-mêmes ne sont déjà plus de ce monde. Je montre mon carnet de route. « Toi, va par là ! »
J’appartiens à un régiment d’infanterie. Je le rejoins, ou plutôt, je suis rassemblé avec d’autres types hagards sur un terre-plein boueux. De là, nous pénétrons dans un labyrinthe de tranchées. Je perds aussitôt tout sens de l’orientation. Je suis transi et j’ai la gorge sèche ; je ne peux plus faire qu’entendre et sentir ce lieu d’enfer. On nous distribue de la soupe chaude et on nous ordonne de nous reposer un peu. Impossible d’ouvrir la bouche et de fermer l’œil. Je crois comprendre que dans quelques heures, nous tenterons de reprendre la côte 304, perdue hier.
Je lutte de toutes mes forces contre la panique qui m’envahit.

PRIX

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Gérard Oury · il y a
Superbe. Mort à la guerre, à la haine et à la bêtise humaine. Je vote.
Si vous avez 5 minutes, en catégorie très très court, j'ai aussi un texte en compète "Le jour ou ma haie m'a attaqué", si vous aimez n'hésitez pas à voter, et à commenter si vous le souhaitez.

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Trente Mai · il y a
En bien non, pas 5, mais 7 minutes à lire votre texte ! J'ai aimé, et j'ai voté à la mémoire du voisin qui rend fou ! Merci
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Sophie Dolleans · il y a
Texte bienvenu en ces jours de fêtes nationales... Jolie description, et on imagine bien ce fantassin allant vers son destin... Oui, comme vous le souligne Sylviane, il faudrait corriger le titre... CamION et pas CamOIN..
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Trente Mai · il y a
Hélas oui, une faute de frappe tellement grosse que je l'ai pas vue. J'ai demandé qu'on corrige, mais sans réponse, je me demande si c'est possible. merci en tout cas pour votre vote.
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Cédric · il y a
Un personnage avec lui même dont on devine le désarroi grâce à votre écriture. Bravo !
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Trente Mai · il y a
Merci à vous, en fait je découvre aujourd'hui que les lecteurs peuvent laisser des commentaires et qu'on peut y répondre : je n'avais pas eu l'idée de descendre en bas de l'écran ! Merci encore
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Red Hat · il y a
J'aime et je vote
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Trente Mai · il y a
Merci !
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Utilisateur désactivé · il y a
Par pitié faîtes corriger le titre, ça fait fuir le monde'
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Trente Mai · il y a
Et merci à vous également ! Pour le titre, oui c'est nul d'avoir laisser passer une telle coquille !
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